Entreposons

17 octobre 2009

Fragments de la gloire d'Empédocle (WIP)

Voici les sept premières pages de ce roman que j'essaye de mener à bien. Dieu merci, il est un peu plus avancé que ça, mais comme elles sont - hasard des hasards - au début, ces sept pages-là sont celles qui ont été le plus relues et s'approchent le plus, à quelques imperfections près, d'une version définitive. Je les mets ici parce que.


FRAGMENTS DE LA GLOIRE D'EMPEDOCLE

« Les hommes nés sous le joug, puis nourris et élevés dans la servitude, sans regarder plus avant, se contentent de vivre comme ils sont nés et ne pensent point avoir d’autres biens ni d’autres droits que ceux qu’ils ont trouvés ; ils prennent pour leur état de nature l’état de leur naissance. »

Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire

« Séleucus continua la conversation : “Moi, dit-il, je ne me baigne pas tous les jours ; le bain, c'est un foulon : l'eau a des dents et nous liquifie le coeur, un peu chaque jour.  Mais, quand je me suis enfilé une bolée de vin au miel, j'envoie le froid se faire foutre. D'aileurs, je n'ai pas pu me baigner ; j'ai été aujourd'hui à un enterrement. Un homme bien, aussi honnête que Chrysanthus, vient de claquer. Hier, hier encore, il m'appelait. J'ai encore l'impression de lui parler. Hélas, hélas ! Nous ne sommes que du vent. Nous valons moins que des mouches : elles, au moins, elles ont de la force ; nous, nous ne sommes pas plus que des bulles.” »

Pétrone, Satyricon, trad.[?]

 

 

 

 

 

MOMENT dit de la NAISSANCE D'UN DESTIN

Penché à la fenêtre, Meton regardait la nuit pour oublier, par la contemplation, les aléas pratiques de la vie. Meter gémissait dans la pièce d'à-côté : un bruit insupportable, et un spectacle pire encore, que cette femme, jambes écartées, visage contracté, toute tendue vers son vagin – pour en expulser un informe morceau de chair et d'os, qui ne venait pas.

Le mur, en dépit de son épaisseur, n'affaiblissait pas le bruit. Certains auraient dit : « Dans ce bruit se mêlent la rage et la souffrance de la vie naissante » ; Meton, homme de bon sens, n'y voyait que les aigus et les graves d'un gémissement prolongé jusqu'à l'insupportable. Pourquoi avait-il fallu qu'il épouse une gémisseuse pareille ? Par chance, la fenêtre était là. Une forme de loup passa, quelque part dans le bosquet en face. Meton chercha son regard, une confrontation de mâle à mâle ; le loup le fuit. Il y avait trop de femmes dans la maison, Meter d'abord, cette mégère si grosse et si geignarde qu'elle comptait pour deux, et la sage-femme, et la voisine.

Cet environnement surféminisé n'était pas viable pour un mâle. Avec tous ces esprits féminins dans sa maison, seule une fille pouvait lui naître ce soir. Si même les loups fuyaient la demeure... Il n'y avait dans le jardin que cette petite musaraigne, seule, qui se faufilait entre les brins d'herbe, sans qu'aucun prédateur ne vienne l'attraper, la manger, la tuer. Un mauvais présage de plus.

Le vent souffla, caressa un tilleul, dont une petite feuille se détacha et voleta, portée quelques instants par l'air, puis chut au sol, près de la musaraigne qui la renifla avant de s'en détourner, désintéressée. Le père naissant déglutit lorsqu'il vit une pointe rouge de menstrues – la femme, encore et toujours la femme – dans l'éclat de la lune.

Un homme capé apparut au coin de la rue. En l'observant distraitement, Méton se souvint d'un frêne qu'il avait eu dans son jardin, deux ans plus tôt, frappé par la foudre et réduit à une silhouette décharnée qui dépareillait avec les autres arbres ; on l'avait fait enlever.

Le frêne à cape disparut dans l'angle de la maison – on frappa bientôt à la porte. Meton ouvrit et Meton vit. Un frêne à nez.

Ce nez, impressionnant dodécaèdre visqueux où fermentaient des points noirs, qui semblait nouer tout le visage autour de lui : ses yeux noirs hallucinés n'étaient que deux pupilles brisées qui coulaient vers le nez ; son amas de rides, rien de plus que la peau du visage froissée pour avoir été trop pressée autour du nez ; sa bouche, en s'ouvrant, en se fermant, s'élevait toute entière vers le nez, comme pour s'enfoncer en son sein ; ses lèvres disaient, nasillardes : « J'ai à vous parler. » Meton dévisagea quelques instants l'individu, se représenta ce nez dévorant le visage de son enfant, puis répondit : « J'ai pas le temps, je dois accoucher. » Et il claqua la porte au nez.

Le squelette nasillard resta surpris. Il fallait qu'il parle à quelqu'un de ce qui allait se passer cette nuit dans cette maison ; c'était trop important pour être tu. Si le père refusait de l'entendre, il le dirait à quelqu'un d'autre, à n'importe qui, tant que sa prophétie était dite et entendue.

Jusqu'à présent, il n'avait pas prêté une réelle attention aux lieux, tant il était obsédé par cette maison et la lune rouge de force qui siégeait au-dessus, mais, tandis qu'il cherchait une demeure où frapper, le devin ne put s'empêcher de noter la richesse du quartier, l'harmonie ostentatoire qui régnait dans l'agencement des constructions... Agrigente était une belle ville. Mais il n'avait pas le temps pour ça. Il traversa la route de pierres lisses et cogna impérieusement à la porte du voisin. Quand celui-ci ouvrit, il glissa son pied dans l'ouverture de la porte et dit :

« Des choses importantes vont se passer ici ce soir. Je peux entrer ? »

Le voisin, la bonhommie incarnée – c'était d'ailleurs son nom, Bonhomme – lui répondit « Oui bien sûr » puis le convia à sa table où une bière brune côtoyait une grille de mots croisés à peine dépucelée.

« Alors, dîtes-moi, qu'est-ce qui vous amène ? » lui demanda-t-il, après qu'il lui eut proposé à manger et à boire toute la maison.

« Monsieur, laissez-moi me présenter. Mon nom est Manes, je suis berger. Ou plutôt, j'étais berger. Je suis né à des lieues et des lieues d'ici, mais j'ai dû quitter ma chaumière natale frappé par la foudre du destin à dix-sept ans, et depuis, je vais sur les sentiers, je vis de la charité, je fuis les forts qui me craignent et poursuis les faibles qui m'évitent, je dis aux forts : « Vous mourrez ! » et aux faibles : « Vous vivrez ! » Et ils ont peur, car c'est une prophétie qu'ils lisent dans ma bouche ; car je suis devin. Pourtant, je ne suis pas que devin, je suis aussi sage : c'est la sagesse qui me fait savoir qui vivra – tous – et qui mourra – tous. Je suis sage, car j'ai vu la Mort, mais surtout j'ai vu les hommes, tous, les Thraces, les Hyperboréens, les Perses, les Nubiens, un survivant de l'Atlantide m'a même conté son univers ; j'ai vu le monde, les hommes et la Mort, car je suis devin.

Je vivais paisiblement. Je croyais le cosmos circonscrit aux pâturages et à leurs saisons ; le seul événement beau, fort, surhumain qui me paraissait connaissable, c'était quand la bergère, dans un éclat de rire généreux, soulevait sa jupe dorée. Mais une nuit, la nuit dura. Elle fut noire, épaisse et englua les minutes en son sein, les tuant. Avec ses nuages vinrent l'orage, avec ses loups, les cauchemars. Je m'agitais dans mon lit, drapé dans ma sueur, les yeux irrésistiblement ouverts. La foudre frappa. D'un bond, je me levai, et sans savoir quel était mon but, je sortais dans la nuit et m'engloutissais en elle. Elle me prit en son sein, m'insuffla dans un baiser sa force, et me dit ce qu'elle voyait le soir, quand le soleil n'était plus là pour la cacher : la vérité.

Affreusement infinie, comme un grand lambeau de toile mortelle posé sur mes épaules, se recroquevillant et me recroquevillant, se réduisant en cendres et me réduisant en cendres, la vérité illimitée était là : le monde est fini. Fini, achevé. Les soleils et les lunes ont passé, l'homme a conçu, construit, fantasmé sa propre mort, imaginé ses propres apocalypses, l'homme a créé des fins du monde et un jour, l'une d'elles s'est réalisée.

Tout cela est déjà fait, là, quelque part devant nous et derrière nous à la fois ; penche-toi un peu, et tu le verras. Tu es mort, tu es déjà mort ici, face à moi, et tu vas mourir, et ce ne sera qu'un retour à ce qui a été déjà fait.

Les hommes ont voulu croire la création du monde lointaine, confuse, indéterminable ; ils ont voulu croire que le monde était né de façon insaisissable. Ils se sont trompés : le monde est déjà fini, il n'a jamais été créé puisqu'il n'existe plus. Trop brève pour exister, trop longue pour ne pas être : telle est ta vie et surtout, telle est celle du monstre prodigieux qui, à quelques pas de ta porte, croit naître ce soir.

Sais-tu quelle est la première chose que la nuit a cru bon de me montrer ? C'est lui, c'est cet enfant. Il est destiné à incarner, il incarne déjà : il nait quelque part, près de nous, loin de nous, dans un temps indécis.

J'étais dans la prairie ce soir-là, enveloppé par la nuit. Je le vis naître et croitre, cet enfant, connaître les honneurs et les échecs, l'intelligence et l'erreur, l'amour et la haine... Et il mourut ! Et sa mort est atroce, car elle révèle qu'il n'a jamais vécu. Cet enfant – Empédocle – n'existe pas.

Mais il essaiera ! Ce soir-là dans la nuit, j'ai vu la lune tenter de s'étendre, j'ai entendu l'arbre pousser, l'oiseau fuir au loin, vers le ciel, et le ver s'enfoncer au plus profond de la terre ! L'oiseau et le ver, dans un accord parfait, se séparaient. Le ver, plus que tout, voulait rester ver, ne pas se fondre dans le gosier de  l'oiseau ; l'oiseau, plus que tout, voulait rester oiseau, ne pas sentir le ver se mélanger à son corps si pur. La terre cependant enserrait le ver, l'air pénétrait l'oiseau, et submergés par la pureté de leur essence, ils moururent tout deux, d'un même geste.

Et l'oiseau mangea le ver, et ils moururent intoxiqués...

- Excusez-moi ? Vous avez dit quelque chose ? » Monsieur Bonhomme était sincèrement peiné. Il voyait les lèvres de l'homme s'agiter, entendait nettement sa langue claquer pour ponctuer certaines syllabes, restait stupéfait face à ses gestes prophétiques, mais... « Vous avez dit quelque chose ? J'ai l'impression que vous parlez, mais je n'entends rien. Je suis désolé, mais je n'entends rien. »

Le devin était sourd à ces paroles et poursuivait. Il évoqua, assez longuement, chaque instant de la vie d'Empédocle, montrant en quoi son destin, non content d'être déjà écrit, allait être réécrit dans le seul but de faire mourir à nouveau cet être qui jamais n'existerait, etc. Enfin, il conclut et, d'un geste théâtral, avala un verre d'eau.

Bonhomme observa attentivement la flexion des muscles du bras qui soutenait le verre, l'eau qui s'écoulait du récipient à la bouche, fuyant un peu au niveau des lèvres, disparaissant en gorgées qui soulevaient la pomme d'Adam... Il crut un instant que dans ce geste serait révélée la portée de tous les non-dits du discours de l'homme décharné, mais...

Sa femme entra. Sous l'effet de la stupeur et de la précipitation, ses cheveux d'ordinaire si soignés s'étaient éparpillés sur son crâne. Elle ouvrit la bouche quelques fois, silencieusement, et Bonhomme se crut définitivement condamné à ne plus entendre les paroles d'autrui, puis les mots rejoignirent la gorge et :

« C'est incroyable ! Ah-ah ! Incroyable ! » Un sourire lui déchirait le visage. « Ils sont foutus, les dieux l'ont décidé, leur enfant est maudit ! Maudit ! » Le devin exultait silencieusement. « Maudit !

- Maudit ? répéta, interloqué, Bonhomme.

- Définitivement. » Elle avait produit son effet ; elle pouvait maintenant prendre tout son temps pour dérouler son savoureux récit.

« Je ne sais pas quand elle a perdu les eaux, mais à voir sa mine impatiente, ça faisait déjà un bout de temps quand je suis passé chez eux. Elle était là, allongée sur le lit, gémissant par moments, mais tâchant de faire bonne figure. Ses mains agrippaient fiévreusement les bords du lit, ses gros jarrets de matrone – quand on pense qu'elle a vingt ans... – parcourus de frissons, mais elle me parlait du dernier livre qu'elle a lu comme si de rien n'était... Et elle souffrait, elle souffrait la pauvre, ça se voyait sur son visage, comme si elle devait accoucher d'une demi-douzaine d'enfants en même temps.

Puis finalement, enfin, ça a commencé à venir. Petit à petit, le machin a émergé. Tout s'annonçait bien. Une bonne tête, un peu baveuse peut-être, mais avec un regard brun tout ce qu'il y a de plus réglementaire, un demi-nez de bébé, et même la bosse des maths ! Torse, bras, sexe, rien à dire, si ce n'est que c'est un garçon. Mais les jambes, déjà, on sentait qu'il y avait quelque chose... Un petit air tordu... »

Un cri, rauque, enragé, retentit à l'extérieur.

La première chose que vit Bonhomme après s'être précipité hors de chez lui fut Meton, sur le seuil de sa demeure, Meton, l'oeil fou, et le crachat qu'il lança. Jeté sur le sol devant la maison, l'enfant vagissait.

Meter avait vu sans comprendre le père lui arracher son fils, enragé, le père parcourir à grand pas la distance le séparant de la porte, le père jetant son propre fils comme un déchet ; elle courut vers son petit, elle serra le nouveau-né dans ses bras, le blottit dans sa graisse réconfortante et, à moitié agenouillée, lança un regard terrible à son mari :

« Tu es fou !

- C'est une malédiction, tu entends, cet enfant ne peut pas être le nôtre ! Je ne veux pas d'un monstre ! »

Empédocle était né, avec six orteils au pied droit.

***

Diogène Laerce ajuste ses lunettes. Le petit scribouillard, la vile tête de fouine, lève les yeux sur la terrasse de café où il est installé. Des locaux et des touristes y forment de petits comités actifs autour des tables. Beaucoup de verres sont déjà vidés. La vie de la cité est dans toutes les bouches. Il fait beau ; les gens en profitent.

« Alors, toujours à écrire, Diogène ?

    • Toujours.

    • Tu ne veux pas t'asseoir avec nous et te détendre un peu ?

    • Non, merci.

    • Il faut que tu « racontes », c'est ça ? Décroche un peu, mon vieux. Raconter la vie des gens n'est pas important. Et puis, je croyais qu'il n'y avait plus personne à Agrigente  digne de tes biographies ?

    • J'ai trouvé quelqu'un. Un sacré personnage. » Les yeux du scribouillard brillaient ; ses lèvres s'affaissèrent. « Mais je ne sais presque rien de lui. Qu'est-ce que tu peux me dire d'Empédocle ?

    • Empédocle ? Le type qui s'est fait jeter de chez les pythagoriciens ? Je sais pas. Il s'est fait jeter de chez les pyth's, c'est tout ce que je sais... Il paraît que c'est parce qu'il était trop ambitieux. C'est ce qu'on dit.

    • On dit aussi qu'il avait volé des discours.

    • Ah ? Oui, peut-être. Tu as pensé à aller voir ses parents ? Ils habitent en ville.

    • Oui... » Diogène y avait été mal reçu.

      « Sinon, il est à la table là-bas. Tu peux toujours aller lui parler. »

***

 

« C'est insignifiant. Je suis insignifiant. Cette histoire est insignifiante. Tout cela ne mène à rien. Je ne suis qu'un moucheron – moins qu'une mouche – sur une table basse, qui n'est même pas une table. Sous-merde. Insignifiante. Rien. » Empédocle se demandait parfois si c'était vraiment des pensées de son âge, tout ça. Les autres enfants ne réfléchissaient pas à ça. Et pourtant, il ne pouvait pas s'empêcher de faire ce calcul simple : « Nous sommes trois à la maison : un sur trois. Avec les voisins d'en face : un sur six. Avec le pâté de maison :  un sur cent. Avec la ville : un sur dix mille. Avec le monde : rien sur tout. Et encore, je ne compte que les hommes. Il me suffit de m'allonger sur la pelouse et de me comparer au nombre de brins d'herbe, d'insectes, de poussières, et les nuages au-dessus de moi, et le ciel surtout qui compte pour mille... Je suis rien sur tout. Et lui aussi, et son histoire aussi. Rien. »

C'était tellement mécanique, et tellement simple que c'était pour lui une vraie obsession. Non pas une obsession de fiction, de ces mots qui tournent dans votre tête, imprègnent tous les objets autour de vous, déterminent tous vos actes et, surtout, votre inaction ; non, une vraie obsession. Il n'y pensait pas tout le temps. Il passait des heures entières occupé à autre chose, à jouer, à rire, seul ou accompagné, seulement l'idée revenait tout le temps, fatale, et elle était atroce et belle alors il la laissait tourner dans son esprit jusqu'à ce qu'il soit obligé de la quitter.

Autre vertige éblouissant : le temps. Il lui fallut bien y venir, lorsque il eut le sentiment d'avoir épuisé les potentialités destructrices de l'espace. Le temps : « Cette seconde, là, ne vaut rien. Il y en a, derrière elle, un si grand nombre qu'à côté, elle n'est qu'une virgule entraperçue : elle est déjà finie, mais la nouvelle ne vaut pas mieux – jeune, indécise, elle n'a même pas encore le temps de s'installer qu'en vient une autre. Ah ! Écoutez-là, vite, écoutez-là avant qu'elle ne parte : elle est importante, dit-elle, l'orgueilleuse ? Importante ? Peu importe, elle est déjà partie. Une minute, une heure, une journée ? Qu'est-ce que c'est ? Ce ne sont jamais que des secondes. Ajoutez du sable au sable, vous n'aurez jamais que de la poussière qui disparaîtra en un instant. J'ai amassé sur moi, péniblement, seconde après seconde, douze années de vie – dur labeur, travail de tous les instants ! Mais, chut, écoutez, écoutez : le vent souffle au loin, il se rapproche, et déjà, des grains quittent le groupe et meurent, s'égrènent derrière moi, comme je m'engraine par-devant... Je suis comme des gouttes qui s'échappent de l'océan : je voltige quelques instants dans les airs, et déjà je retombe... et disparais. Le temps tout autour de moi, le monde tout autour de moi, au milieu de tout ça, je ne suis rien... »

Et la mort ! « Pouf ! » Voilà à quoi elle se résumait dans l'esprit de l'enfant : « Pouf ! Le magicien lève sa baguette, sort le lapin du chapeau et pouf ! Il le fait disparaître. On s'émerveille, et c'est déjà fini. Pouf ! »

Sa mère s'inquiétait parfois du tempérament de son cher enfant. Elle le couvait des yeux, posait sa main sur son épaule, caressait ses cheveux, l'embrassait, l'effleurait au passage et au moindre prétexte : mais elle avait beau le tâter, elle n'arrivait pas à savoir ce qui n'allait pas avec lui.  Tout tendait à penser qu'Empédocle était froid, quand il s'arrêtait ainsi, se figeait comme un glaçon. A ce moment-là, si elle le regardait, elle sentait, au loin, fort loin, un pan d'iceberg à moitié détaché, qui branlait entre la glace, le ciel et l'océan, coincé entre trop d'absolus pour vivre par lui-même. Tout laissait à penser qu'Empédocle était froid, et pourtant, lorsqu'elle le touchait, il avait toute sa chaleur d'être humain. Elle s'inquiétait et, rancunière, accusait son mari.

Celui-ci esquivait les maternels regards vengeurs d'un haussement d'épaules. Et bien quoi ? lui disait-il. N'avait-il pas fait tout ce qu'il pouvait faire ? N'avait-il pas accepté d'avoir pour fils une chose à six orteils ? Ne le traitait-il pas comme son enfant, le nourrissant, lui souriant, lui contant des histoires, l'aimant profondément ? Que pouvait-il faire de plus ? S'émerveiller encore plus de l'intelligence de son fils ? Être encore plus proche de lui, jusqu'à ce que le père et le fils ne se fondent que dans un seul être ? Que voulait-elle, à la fin ?

Elle tranchait la viande sur la table de travail, d'un geste sec qui disait : Non. Non, non, tout est de ta faute, n'as-tu pas vu comment tu l'as jeté ce soir-là ? Il naissait à peine, et il était rejeté par son père. Elle le revoyait encore attraper son enfant, arracher le cordon ombilical et lui enrouler autour du pied, puis se diriger vers la porte du même pas de rage ennuyé qu'a l'homme qui doit sortir les poubelles. Il avait réduit à néant son fils, jamais elle ne lui pardonnerait.

Il froissait le journal, le pliait en désordre sur la table, se levait et quittait la pièce. Meton, au fond, était touché : cette culpabilité fondamentale lui serrait le cœur matin et soir et, régulièrement, sa femme y ajoutait un tour de vis. Il avait abandonné son fils, l'avait tiré du foyer et jeté dans le monde pour l'y laisser mourir.

Empédocle, assis à la table de la cuisine, regardait les affrontements silencieux. Temps, espace, mort n'étaient plus rien face à la violence pure qui imprégnait toute la maison dans ces moments-là. Le temps n'était plus qu'une répétition, l'espace qu'un vase clos, la mort qu'un acte circonscrit à rien : la Haine, elle, était toute-puissante. Il se laissait frapper par elle, déstabiliser, puis il se rattrapait : temps, espace, mort, vertige. « Rien n'est rien face à eux. Pouf ! »

***

Il évitait généralement les jeux de balles : il s'y sentait trop un projectile parmi d'autres. Fondamentalement, une partie de football n'était qu'un cruel jeu de billard où les boules bougeaient et se percutaient les unes les autres de leur plein gré. Se percutaient, puis continuaient leur course, ou, dans le cas d'Empédocle, chutaient au sol.

Par conséquent, il jouait plutôt aux cartes, ou aux dés, et si vraiment ses compagnons le pressaient de s'adonner à un jeu plein d'action, alors il était le stratège sur le champ de bataille, l'entraîneur au bord du stade, le commentateur du match, celui qui parle, celui qui pense, mais surtout, celui qui ne bouge pas. Pas tant parce que c'était une source d'épuisement, de blessures ou de ridicule ; non, au fond, quand il s'ébaudissait, il aimait bien la chose. Le contre-coup, cependant, le plongeait dans des abimes de culpabilité : il s'était fait avoir, il avait voulu de tout son cœur la victoire dans un simple jeu de gamins, et, alors qu'il courait, il avait vraiment cru pouvoir aller plus vite que le temps.

Il était né (ou du moins, c'était ce qui lui semblait : à vrai dire, il n'en savait trop rien) avec le sens profond de l'illimité terrible et vertigineux qui réduit l'homme à rien ; et il se laissait encore berner. Il se croyait plus fort que les absolus. Honte ! Crime ! Son corps ne pouvait que se mordre lui-même, se réduire comme un escargot dans sa coquille par grand froid, à l'écoute de leur nom.

Cette culpabilité, toutefois, la honte de s'être montré prétentieux, ne le blessait jamais autant que quand il entendait l'histoire de son grand-père.

« C'est insignifiant. Je suis insignifiant. Cette histoire est insignifiante. Tout cela ne mène à rien. Je ne suis qu'un moucheron – moins qu'une mouche – sur une table basse, qui n'est même pas une table. Sous-merde. Insignifiante. Rien. »

Meton, quels que fussent par ailleurs les aléas de son caractère, avait toujours été un formidable conteur d'histoire. Un jour, à dix ans, il était allé trop loin : dans un geste de rage, il avait griffé au sang un camarade de jeu. Les mères, grands vautours cruels, se précipitaient déjà sur lui pour l'accabler ; mais il dressa son doigt doctement, et par ce geste-là, il signifia le début d'un récit. Il n'avait toujours pas ouvert la bouche, ne savait pas encore ce qu'il raconterait, mais déjà, son corps entier était récit, son visage exprimait les prolégomènes du plus beau et du plus long des livres – et toutes les menaces du monde s'étaient tues pour l'écouter. Les yeux de l'enfant griffé ne souffraient déjà plus. Bien sûr, Meton fut fessé quand même, et des plus méchamment, mais seulement deux jours plus tard, lorsque les parents se souvinrent de ce qu'il avait fait.

Un événement fut, entre tous les autres, déterminant dans l'éclosion de ce talent chez Meton, événement si sublime qu'il ne pouvait que le raconter encore et encore ; hélas, aucun traducteur n'aura le pouvoir de nous transmettre la puissance pure de la langue du père d'Empédocle, lorsqu'il contait la victoire de son propre père à Olympie... Il reste cependant impossible de ne pas s'y essayer :

Posté par Pierre_LittleS à 21:46 - Textes un peu trop longs sans doute - Commentaires [0]


16 mai 2009

L'appendice révolutionnaire (décembre 2008)

Parfois un peu gratuit, loin d'être intelligent politiquement parlant contrairement à ce que son titre pourrait faire croire... C'était une vieille idée qui traînait et qui a profité d'une panne dans mon projet romanesque pour être réalisée (très précisément le 30 décembre 2008, si vous voulez tout savoir - mais vouloir tout savoir c'est dangereux, tout le monde le sait). Du pas si mal. Du sans plus, peut-être un peu inutilement alambiqué parfois.


L'appendice révolutionnaire

 

 

 

 

Peut-être qu'un jour, peut-être qu'un jour

 

Peut-être qu'un jour on, pensait le petit appendice.

L'appendice iléocæcal, petit bitougnou du grand machin, rustine délaissée de la grande Roue, pensait beaucoup. Peut-être qu'un jour...

Né, comme tout bon appendice, avec le colon, il s'était pressé à la grande réunion inaugurale : tous les organes du corps et du monde se regroupaient dans le salon, qui, bien sûr, était trop petit.

La salle de réception était bondée. Il osa s'y glisser ; une déferlante de genoux, de coudes, l'envoya rebondir contre le derrière du foie, dans les côtes des poumons, s'écraser contre le fémur ; il se retrouva finalement coincé entre le cerveau et le mur, d'où il essaya, tant que bien de mal, de saisir ce qu'il se passait dans la pièce.

Tous les éléments de l'organisme étaient là. Il les avait presque tous aperçus, et il entendait encore maintenant les rires légers du sang et de la lymphe, les éclats gras de l'estomac son voisin et les pleurs incontrôlables de la clavicule dépressive. D'autres, plus sombres, plus sûrs de leur dignité, travaillaient d'ores et déjà une mine austère, un regard hautain.

La surface du cerveau rappelait à l'appendice une mauvaise pelouse après la pluie : plus gluante que humide, plus rêche que molle, un peu de boue resterait sur les vêtements et sécherait et s'accrocherait des années durant. A intervalles réguliers, le buccin sonnait et une voix criait : « Le Sang ! » et le sang s'avançait dans le silence, ouvrait une porte de l'autre côté du salon, puis y disparaissait. Chacun étouffait alors le silence de rires et de paroles ; personne n'attardait son regard sur la mystérieuse porte, surtout pas le petit bistougnou d'appendice qui, de là où il était, ne voyait rien. Le sang réapparaissait, traversait la salle la tête haute, puis la quittait. Une voix : « Le Cœur ! » Et le cœur s'avançait.

Une voix : « Le Foie ! » Et le foie s'avançait. Le cerveau commençait à tempêter et la salle à se vider : « Comment, mais comment ! » toussait-il. Une voix : « Les Testicules ! » Et les testicules s'avancèrent. Que se passait-il entre temps, entre le moment où l'organe passait la porte et celui où il réapparaissait ? Le bitougnou l'ignorait. Sans doute quelque chose d'important, puisque si les testicules riaient, si la rate pleurait, si la langue avançait indécise, tous avaient dans l'œil un éclat particulier : quelque chose s'était passé. Mais quoi ?

Le cerveau s'irisait de flux nerveux. A leur contact, l'appendice se sentit tout chatouillé et rit bêtement. Mais il était trop petit pour qu'on l'entende, et une voix : « Les Tibias ! » Et les tibias s'avancèrent.

Puis les tibias, qui, comme les valets de carte, réussissaient l'improbable exploit d'avoir une tête en haut et une tête en bas, réapparurent et quittèrent la pièce. Le roi cerveau fulminait. Une voix : « Le Nez ! » Une voix : « Le Pavillon ! » Une voix : « Le Colon ! » Et tous de passer la porte, de réapparaître et de sortir.

L'appendice prêtait bien fort l'oreille : ça allait être bientôt à lui sans doute, et s'il n'entendait pas son nom quand on l'appellerait, alors, que se passerait-il ? Et le colon réapparut. Ça allait être son tour, sans doute, son tour. « L'Anus ! » Et l'anus s'avança. Bon, très bien, ça n'était pas son tour, mais ça viendrait, ça viendrait.

La salle se vidait pourtant ; les rieurs, les austères étaient déjà repartis. Le cerveau toussait si fort que l'appendice crut que le tousseur allait tomber mort et l'écraser. Ne restaient plus que le grand penseur gluant et une clavicule gauche en pleurs ; et cet homéomère de chair qu'est l'appendice. Une voix – le cerveau se dressa tout entier, la clavicule eut un sanglot terrible – : « La Clavicule gauche ! » Et la clavicule s'avança.

Un haut-le-cœur sublime prit le cerveau, qui courut enragé vers la porte, drapé dans un cri d'australopithèque, s'arrêtant au dernier moment. Il se retourna, vit l'appendice, lui offrit son plus beau sourire psychopathe, puis entama une marche incessante d'un bout à l'autre de la pièce. Une voix : « Le Cerveau ! » Et le cerveau s'avança.

Enfin seul, enfin libre, la petite rustine iléo-cæcale pouvait maintenant voir la belle salle de réception, ses lambris dorés, son velours rouge, et admirer le silence qui s'y était installé. La porte allait s'ouvrir, le cerveau réapparaître et, fatalement, une voix l'appellerait, il s'avancerait. Que se passerait-il ensuite ?

Le cerveau réapparut, riant : « Quel blagueur ! Quel blagueur ! Dieu est vraiment un type formidable... » Ça doit être mon tour, pensa la rustine. Elle tendit l'oreille, attendant qu'on criât : « L'appendice ! » Mais on ne cria pas. Ça doit être une erreur, pensa le bistougnou, ou alors quelque chose doit les retarder, on va bien m'appeler.

Le cerveau était toujours dans le salon ; il attendait, visiblement, que l'appendice lui prêtât attention pour dire quelque chose. La petite rustine, cependant, était encore trop étourdie et restait, comme une marmotte à l'arrêt, les yeux fixées sur la porte, en attente. On va bien m'appeler, pensait-il. On va bien m'appeler. Le cerveau toussa, attirant son attention.

« Vous vous demandez sans doute, mon cher, pourquoi moi, maître organe, moi, le génie visionnaire, le maître d'œuvre, le grand polymathe de la machine humaine, moi, le Cerveau, ait ainsi été appelé en dernier ? J'avoue, j'avouerai que je n'ai pas manqué de me poser moi-même la question, et que je me suis quelque peu inquiété. Que le sang ou le cœur passe avant moi, admettons, admettons, passe encore, mais les couilles, l'anus ou la clavicule ? De qui se moque-t-on ? Non, voyez-vous, je ne pouvais assurément pas l'admettre, et je m'étais clairement décidé à m'en plaindre à Dieu quand je le verrais. Et assurément, en passant cette porte, j'avais déjà les mots les plus durs à la bouche pour la divinité qui osait me mépriser ainsi : car je ne suis pas n'importe qui.

- Dieu ? répéta l'appendice, mais le cerveau ne l'écoutait pas.

- Non, je ne suis pas n'importe qui. Seulement voilà, quel ne fut pas ma surprise, en entrant, de voir Dieu m'accueillir avec un si grand sourire, me tapoter si généreusement l'épaule et me dire : « J'espère que tu ne t'es pas vexé, mon bon ami ; je suis désolé de t'avoir fait attendre. Tu sais bien que toi et moi, on est presque pareil, on gère chacun notre petit monde, c'est pour ça que je tenais absolument à te voir en dernier, pour être bien sûr avant de te voir que toute la machine était bien préparée. Et elle est ! J'ai bien compté, il ne manque aucune pièce. Et, fais-moi confiance, je les ai bien toutes nommées et conseillées comme il faut : chacune sait maintenant son nom et son rôle. Fais-moi confiance, fais-moi confiance, tout ira pour le mieux ! » Que Dieu est un homme merveilleux, n'est-ce pas ? Vraiment, vraiment, merveilleux... » Et disant cela, le cerveau sortit.

En dernier ? Un nom, un rôle ?  Dieu ? La rustine n'y comprenait rien. On allait l'appeler, une voix retentirait et il s'avancerait vers... Dieu ? Il suffisait d'attendre.

D'attendre. Le soir tombé, les femmes de ménage le chassèrent. D'attendre.

 

Peut-être qu'un jour, peut-être qu'un jour

 

Depuis, l'appendice attendait. Le jour, il errait sur les routes et retrouvait son gîte tard le soir, un petit coin du colon où il se blottissait pour la nuit.

Les grands fluides parcourant les autoroutes ne lui adressaient jamais la parole. Le sang sur son grand bolide noir, la lymphe aperçue dans son beau carrosse, l'air vibrant d'oxygène, même la bile sur son vieux tacot qui ne le dépassait qu'en toussotant à grand peine... Aucun d'eux ne daignait lui parler. Parfois ils laissaient traîner quelques déchets, qui avant de mourir acceptaient de faire un peu la conversation. Les déchets ne se plaignaient jamais, sauf un, une fois, de disparaître trop lentement.

D'autres organes étaient plus aimables. Parfois, l'appendice montait voir le cœur. La route était longue ; on y croisait les jumelles poumons, se chuchotant l'une à l'autre tous les ragots du coin. On avançait encore, et les chuchotements étaient couverts par un bruit de tam-tam régulier : le cœur n'était plus très loin. Et, sympathique, il disait à la rustine entre deux systoles : « Tu verras, tu trouveras ta place toi aussi, ça ne saurait tarder. Rien n'est inutile dans cette belle machine. » Mais le cœur était si occupé, l'appendice n'osait pas trop le déranger.

Le cerveau ne se montrait jamais, il lançait quelques éclairs dans le ciel pour rappeler sa présence et... parfois, disait-on, quelques élus recevaient une lettre de lui, transmise par le système nerveux, qui faisait office de prêtre et de postier. L'appendice ne reçut jamais aucun courrier.

Tous ceux qui daignait lui parler, ou tout ceux dont ils surprenaient la conversation, disaient en essence la même chose : « Le corps humain est une machine formidable, Dieu a décidément tout bien agencé. » L'appendice n'avait jamais vu Dieu, et cela le peinait.

Un jour plus désœuvré que les autres, il descendit jusqu'aux bas-fonds. Le soleil n'y était plus que distant, blafard ; les murs gris, froids. Un rire de hyène éclata : la rustine fit volte-face et découvrit, de l'autre côté de la route, les deux testicules dans leur porte-jarretelle rose. « Salut mon mignon... » susurra le gauche. « Tu es perdu mon chou ? » fit le droit. L'appendice sentit des sueurs chaudes remonter sa nuque.

« Tiens, voilà le pénis. » dit le gauche. Et le pénis s'avança, dandinant sa coupe de rocker. L'appendice déglutit.

« Eh, salut l'ami... » Les testicules, de vraies fouines, ricanaient sur le trottoir d'en face. « Qu'est-ce que tu fais là mon vieux ? Tu veux me piquer ma place, hein, c'est ça, tu veux me piquer ma place ? Mais t'es trop petit pour ça mon gars !

- Je, non, je...

- Je te fais peur, c'est ça ? Je te fais peur ? Me mens pas, je sais que je te fais peur. Bouh ! Ahah. Mais t'as rien à craindre de moi, je suis ton pote moi, ton pote. On est tous potes ici, pas vrai les filles ? » Les testicules minaudèrent un petit oui.

Tout alla dès lors très vite : le pénis lui proposa d'aller boire un verre, entre potes - « parce qu'après tout, tu n'as rien de mieux à faire hein ? » –, l'emmena dans un tripot infâme quelconque où il dansa nu sur la table de poker, but trop de vodka, embrassa le barman, but trop de vodka, se perdit dans les toilettes, trop de vodka, dansa nu sur la table, embrassa les toilettes, « trop de vodka » gémit-il au petit matin, abandonné sur la route, son portefeuille, ses vêtements, sa virginité, envolés.

Et au milieu de la nuit, le tenant par l'épaule, le verre fièrement levé, le pénis avait porté ce toast : « A l'appendice, qui trouvera sa place dans cette putain de machine parfaite ! » Et tandis que la rustine végétait sur une banquette, le pénis plein d'amour s'était agenouillé à ses côtés pour lui assurer : « Eh vieux, je le pensais. »

 

 

Peut-être qu'un jour, peut-être qu'un jour

 

Un jour, une voix : « L'Appendice ! » Et l'appendice s'arrêta. L'avait-on appelé, enfin ? Dieu ? Et l'appendice s'avança.

« Ah, te voilà enfin.  » dit Dieu. Le nourrisson mal rasé fit glisser un dossier sur son bureau. « Je sais que tu as longtemps été mis de côté, et que ça a dû être dur pour toi. Mais il y a du nouveau. Regarde. » Le mioche se grattait sa barbe de six jours. « Ce dossier-là, c'est le tien. Pas très épais, c'est vrai. Dis-toi que hier encore il était vide. Mais on m'a fait parvenir un article de gens sérieux qui t'ont bien étudié. Apparemment, certaines bactéries logent chez toi et tu servirais à ça, à les loger. Enfin, je te laisse lire l'article. Tu peux sortir. »

Dieu ?

 

 

Peut-être qu'un jour, peut-être qu'un jour

 

La machine parfaite avait finalement une place pour lui. Mais la rustine n'y croyait plus. Il ne voulait pas participer à cette mascarade d'organisme. Résolu à la misanthropie, il s'enferma chez lui, ne recevant plus que la bile, devenue amicale depuis que la rancune suait de tous les pores de l'appendice.

Il ruminait, repensait à tous ces gens qui lui avaient dit que les choses étaient si bien conçues, qui croyaient tant à la perfection de ce monde absurde, et Dieu, ah Dieu !, Dieu qui l'avait berné ! Si seulement il pouvait leur montrer, leur montrer que pour un cœur généreux, il y avait deux poumons vicieux et une appendice au désespoir... Peut-être qu'un jour il...

La fièvre le prit un matin et, le soir, la Justice lui apparut et lui toucha le front. Tout l'édifice branla. Le colon se plaignit le premier d'une petite douleur à l'aine, puis des vomissements secouèrent l'estomac. Le sang paniqué roula en sens inverse, percuta tout le squelette qui tomba au sol. « L'appendice s'est enflammé » chuchotait-on partout, « c'est une appendicite ! » L'appendice ? Ce petit machin ? A quoi sert-il, déjà ?

Les flammes montaient. Le bitougnou, à moitié réduit en cendres, ne percevait plus que  confusément toute cette agitation. Une côte enflammée se détacha du toit, écrasant la bile à côté de lui. La Justice brillait toujours au fond des yeux de l'appendice, et la maison commune brûlait. Si lui pouvait ébranler l'infernale mécanique...

On retira l'appendice, on circonscrit le feu. Si lui pouvait ébranler l'infernale mécanique, peut-être qu'un jour, peut-être qu'un jour...

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L'ingratitude du ventre (octobre 2008)

Ce texte ne va pas très loin et ne soulèvera pas les foules ; il traite de banalités plus ou moins heureuses et plus ou moins triviales ; l'expression "hérisson incandescent" est employé à la première ligne. Mais c'était un texte simple que j'avais envie de faire et bon voilà, c'est fait.

L'INGRATITUDE DU VENTRE

 

I. LE PERE

 

Sa gorge lui brûle. Il a déjà connu ça, déjà connu cet hérisson incandescent qui lui racle l'œsophage au point de le percer : ce n'est plus une gorge, c'est un trou – noir, un trou noir qui émiette chaque parcelle de la bouche, de la langue, les dents sèches et les poumons mous, qui les émiette et les laisse chuter en lui, dans le vide.

Le hérisson tousse, c'est un retour de flamme, une remontée gastrique soudaine, le goût infâme de l'acide dans sa bouche, cet anti-goût dans la bouche et le harassement sec de la gorge. Trinité : bouche acide au-dessus, au centre gorge morte – mourante –, ventre percé au-dessous.

Il a déjà connu ça, déjà été malade. Il s'en est déjà sorti, il le sait, mais dans combien de temps s'en sortira-il ? Le temps ? Existe-il encore un temps vécu ? Sans doute – qu'est-ce que ça peut bien lui foutre ? Il souffre. Il va vomir, un jour, bientôt peut-être, et ce sera un premier soulagement, il le sait – en attendant, il est là, le corps mort, agrippé à la cuvette, hébété et souffrant.

 

 

Des séquences de temps viennent de tomber dans le passé : ses yeux se sont fermés et – il tire son bras vers lui, y cherche sa montre, ne la trouve pas – ses yeux se sont fermés et il a dormi quelque temps. Il se souvient que, quand il s'est levé, il a vu des chiffres luire sur le cadran : deux heures, peut-être trois. Quelle différence ? Son vrai ennemi, ce n'est pas son ventre, c'est le temps, le temps qui le sépare de la fin de tout ça.

Sa joue et sa mâchoire sont endolories – il s'est endormi sur le bord de la cuvette.

Il a envie de pisser. Il a envie de se pisser dessus, il ne sait pas pourquoi, mais il a envie de se pisser dessus, de s'abandonner totalement à sa faiblesse et de réchauffer ses couilles et ses cuisses de sa honte liquide. Se pisser dessus – il se redresse et urine dans la cuvette.

 

Il se sent respirer, moins fiévreux, moins nauséeux. Ça reviendra ; dans l'immédiat cependant, il sent – comble du bonheur – qu'il peut penser, se reposer en pensant. Il est sorti de ce débit de pensées-cris de douleur et d'impatience. Il sait où il est. Il est dans une position inconfortable, il va souffrir, mais il est apaisé. Il est prêt. C'est supportable.

Quand il s'est levé – et déjà c'est un passé ancien, tant la maladie le fige dans un instant insupportable -, il n'a pas très bien compris. Oui, il avait eu un peu mal au ventre la veille, oui, il était enrhumé, mais, pas un seul instant, il ne s'était cru vraiment malade.

La douleur du ventre remonte, pressante, mais n'aboutit pas. Tout son corps se crispe dans l'attente du vomissement qui le soulagera – espère-il – jusqu'au lendemain. Demain, ça ira mieux.

Dans l'armoire derrière lui, il y a des médicaments, et sans doute quelque part dans ce fouillis de boîtes, y a-t-il quelque chose qui l'aidera. Il est épuisé, il a froid, son ventre le plie en deux – sa gorge va mieux –, et il faut qu'il aille voir dans l'armoire. Se déplacer lui fera du bien. Quelques pas.

Se redressant, il sent l'engourdissement total de ses jambes et, d'un mouvement brusque, la fièvre qui l'environne tout entier. « Quarante, je dois avoir quarante » Il va délirer, à tous les coups, son esprit ne tiendra pas. Les médicaments.

Que cherche-il ? Quelque chose pour l'apaiser ? Pour le faire vomir ? Du citrate, il va prendre du citrate. Il a envie de vomir, vomir, vomir pour pouvoir retourner se coucher – être dans le lit, même sans dormir, être dans le lit et savoir qu'il y a, quelque part, la possibilité d'y dormir. Vomir.

Agrippé au lavabo (« he clasped the crag with crooked hands »), la pastille se dilue dans le verre (« close to the sun in lonely lands / ringed by the azure world, he stands »). Tennyson. Un poème de Tennyson comme une flèche arpente son esprit. Quarante de fièvre oui, il va délirer, c'est sûr. La pastille est dissoute. Il avale le médicament d'un trait, l'idée lui vient qu'il avait apprécié ce crépitement d'attaque sur sa langue et dans son corps la dernière fois qu'il a dégueulé – est-ce possible ? Peut-on apprécier dans cet état ? Il a un frisson, il retourne à la cuvette.

Ça viendra, ou ça ne viendra pas, mais ça se finira bien un jour. « drink but I / why men of morals tell me why / the thirsty earth sucks up the rain » Il pense à un renard. Il pense à un renard ?

 

C'est curieux – la douleur est à la fois un trou et un centre ; un trou qui transperce et un centre où se réduit le monde... un trou et un centre : la douleur est un nombril.

 

 

Survient – enfin - le sursaut libérateur, qui se déverse dans la cuvette – enfin... Il se sent crispé, mort ; dégueulant en pleine nuit, le nez dans l'eau, dans la cuvette, la truffe dans l'odeur de vomi, son ventre maître de lui, son être rabaissé à la régurgitation... Putain, c'est bon. Encore un peu, il est prêt à tout supporter, qu'il vomisse autant qu'il veut, qu'est-ce que c'est bon – c'est la liberté qui exhale de tous ses pores, une liberté brusque, saccadée, infernale, douloureuse : ce qu'il attendait est arrivé. Le sommeil est à portée de main.

Il tire la chasse, s'essuie le visage – pour cela, il doit faire face au miroir, qui lui rappelle qu'il est pâle, hideux, malade ; il regarde ses yeux et se demande si ce sont les siens ; ces cils épars, ce gonflement globuleux des paupières, l'âcreté des cernes, l'effarement oculaire pâle qui englobe son iris – et son iris qui ne brille pas, qui – c'est curieux pourtant, il a deux yeux, mais il lui semble  qu'il n'en a qu'un – son iris amati, noir.

 

Il part se coucher. Le lendemain, épuisé, toujours vaguement patraque, perclus des courbatures de la fièvre, mais blotti dans le confort des couvertures, il se souvient avoir vomi dans la nuit ; et ce n'est déjà plus qu'un souvenir insignifiant.

 

***

 

II. LE FILS

 

« Il me manque quelque chose. »

« Ta tête ? »

« Ah ah, très drôle. Non, j'ai l'impression d'avoir oublié quelque chose. »

« Ouais non, je vois pas... Attends, qu'est-ce qu'ils disent déjà ? » Son camarade prit la fiche d'instruction et la lut : «  Repérer la bouche – fait ; l'œsophage – fait ; le foie, l'estomac, l'intestin grêle, le gros intestin, l'anus – t'as pas oublié le trou du cul au moins ? Représenter le tout sur un schéma clair. Non, c'est bon. »

L'adolescent ne répondit pas. Ce n'était peut-être pas une sensation d'oubli qu'il ressentait alors, tandis qu'il fixait la souris épinglée sur la paillasse, telle une exhibitionniste à la sortie de l'école, ouvrant brutalement son manteau pour présenter à tous et à toutes ses organes nus. Il n'avait jamais vu d'exhibitionniste à la sortie du lycée. Est-ce que ça existait vraiment ? Il serait curieux de voir ça un jour.

Ça n'était donc pas une sensation d'oubli alors, cette perplexité qu'il ressentait face à ce petit corps mis à nu et éparpillé face à lui, avec cet intestin qui ressemblait foutrement à un collier de merde. Peut-être que les souris offraient des colliers de merde à leur maman pour la fête des mères – la fête des merdes.

Ça n'était pas de l'oubli, pas de la perplexité non plus : quoi de plus normal que ces tissus visqueux, congestionnés d'ordinaire les uns contre les autres comme des chaussettes dans un tiroir (ou comme des orteils dans une chaussette), ici enfin libres – libres ! - libres grâce à la mort de leur propriétaire ? C'est la nature. Les chats voient ça tous les jours.

Abandonnant des yeux le cadavre exhib', tandis que son compagnon de table s'échinait à lui colorier l'estomac en vert, il observa les autres élèves. Le professeur circulait entre les tables, penchant son nez d'espion aquilin pour épier la qualité des travaux. A peu près tout le monde avait fini ; les filles ne poussaient plus de petits gémissements obligés, les mecs avaient laissé choir leur torse gonflé par l'orgueil de leur sang froid.  Le temps vivotait dans l'attente de la sonnerie. Chacun discutait ou rêvassait.

« Ouais donc euh, en fait – on a bien oublié quelque chose. Y a un verso à la feuille. » Son commensal lui présenta le revers de la feuille d'exercice, pour appuyer son propos. « Repérez les principales différences avec le système digestif humain en vous appuyant sur les informations de la page 68 de votre manuel. » Il consulta sa montre – il restait dix minutes – puis se dépêcha d'ouvrir le dit-livre.

Sous l'effet de l'imprévu, son estomac, son intestin grêle, son foie, son gros intestin avaient brui de stupeur – le schéma du manuel lui confirma que les dit-organes existaient bien chez l'être humain, comme chez la souris.

En d'autres temps, il se serait contenté de penser que son ventre s'était serré ; il avait toujours su confusément qu'il avait un système digestif composé de divers éléments dont il avait scrupuleusement appris et oublié les noms au collège. Il l'avait toujours su – il s'en souvenait maintenant. Mais d'où lui venait cette inquiétude soudaine ?

Pourquoi, au juste, s'inquiétait-il parce qu'il n'avait pas fini un TP de SVT ? Ça n'était qu'un exo merde, pas de quoi stresser. Cool.

Bon, un petit imprévu, pas de quoi s'inquiéter. Brr-burp, nia son estomac, dans un mesquin mouvement d'acide. Sur la table, entre sa trousse et la feuille d'exo, quelques cœurs gravés frénétiquement, aux courbes rondes et grasses, contrastaient avec la petite noisette cardiaque de la souris. Le cœur ne fait pas partie du système digestif : pourquoi, alors, dit-on « j'ai mal au cœur » quand on a la gerbe ? Il se tourna vers son voisin pour lui faire part de son interrogation, mais celui-ci alignait les phrases et les virgules sur la feuille d'exo.

Merde, l'exo. Il avait oublié ça.

 

 

***

III. LE SAINT-ESPRIT (LA FILLE)

 

 

Le demi-sommeil est une félicité...

Une douceur d'être, une extase discrète où le corps, perdu dans les couvertures, perdu dans les draps, n'est plus qu'un objet tout extérieur, une chose au-dessous de nous, tandis que, demi-conscience, nous flottons dans les airs.

Quelle heure est-il ? Quelle importance ? C'est peut-être ça la vie des dieux. C'est peut-être ça la pureté, comme cette longue volute grise qu'a la cigarette qu'on oublie. Ses pieds sont froids.

En bas l'attend sa mère, sa mère et le petit déjeuner. La souffrance, la culpabilité. Sa mère ne la comprend pas, elle croit encore que son anorexie n'est qu'un caprice de jeune fille. Elle l'attaquera avec son lait, avec ses céréales, avec ses biscottes.

Elle glisse, lentement, son corps hors des draps, faufile ses pieds dans ses chaussons, reste assise au bord du lit. Deux jours plus tôt, elle a failli mourir, se souvient-elle. Elle se suicide lentement, se souvient-elle. Elle a peur. Mais peut-elle faire autrement ?

En bas l'attend sa mère, sa mère et le petit déjeuner. Elle ne descend pas, va dans la salle de bain. Il y a la balance dans un coin – elle attrape la brosse, compte le nombre de fois où celle-ci passe dans ses longs cheveux blonds : dix, vingt, trente... Le mouvement est fort et doux, énergique, un peu fatiguant. Elle se pèse -  trente-neuf point deux kilogrammes. C'est peu, c'est trop. Elle a déjà réussi à atteindre les trente-sept... Trente-sept, elle doit pouvoir y retourner. Elle est grosse ... ? Elle a peur, elle a failli mourir il y a deux jours.

 

 

Hypokalièmie. Un des risques des TCA. L'ascétisme et les vomissements réduisent le taux de potassium dans le sang, et le cœur pâtit des troubles du ventre.

Elle relisait les écrits de Juan de Cruz quand le froid l'a pris. Non pas un froid mordant, douloureux, mais plutôt ce froid qui vous enveloppe, la nuit, lorsque vous marchez dans les rues, doux et rassurant. Un pull n'avait pas su affaiblir ce présage inquiétant – pire, elle sentit son corps s'emplir de crampes molles. Puis les vertiges commencèrent.

Devant ses yeux, elle sentit voltiger les cieux – des picotis d'étoiles zébraient de leurs mouvements la pénombre qui avait envahi sa chambre. Elle avait oublié de prendre ses petits sachets de potassium, les petits comprimés de cendre blanche qu'il lui fallait avaler quotidiennement.

Elle tendit la main, perçut son tâtonnement sur la boîte de médicaments, le tremblement de ses doigts soulevant le couvercle, le geste de frémissement qui porta les gellules à sa bouche, le mouvement de salive qui lui les fit avaler, durement.

Elle s'abandonna, se laisse tomber par terre, brisée de crampes sur le carrelage froid, et se sent partir. Elle ferme les yeux et la réalité s'éloigne. Quelque part, loin d'elle, son corps git et elle – comme tirée doucement, dans une caresse – elle atteint un monde au-delà du monde. Elle rouvre les yeux, deux paupières lourdes, est à nouveau envahie par le poids de son corps – un poids évanescent, qui glisse comme porté par une pente, qui s'éloigne d'elle et qu'elle retient de toutes ses forces. Elle a peur de fermer à nouveau les yeux, peur de retrouver cette communion céleste avec, avec le néant, elle s'accroche à son corps et veut vivre.

Son cœur s'arrête – elle en est aussitôt sûre, parce qu'un vide s'est créé dans sa poitrine, la ritournelle des battements s'est tue – et repart. Elle a combattu ce ventre, ce ventre insatiable, putréfaction avaleuse, qui faisait plier son esprit et lui donnait faim. Son cœur, son cœur bat pour l'instant, mais elle doit lutter contre lui pour qu'il la laisse vivre.

Et, de pertes de conscience en retours d'effroi, deux heures s'écoulèrent entre la vie et la mort ; et elle survécut.

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20 octobre 2008

Les mondes merveilleux de l'enfance, de l'adolescence et de Jérémy (septembre-octobre 2008)

Je ne devrais pas annoncer d'entrée, là tout de suite sur la table, que ce texte est insatisfaisant, dans la mesure où il est un peu long. Quoique si - mon honnêteté profonde m'oblige à prévenir à l'avance que l'investissement de lecture ne sera pas nécessairement rentable. Certes, ça forme une histoire, avec des idées mal dites qui me plaisent, des caricatures, du pensé-par-moi-ou-non et du vécu-par-moi-et-d'autres (j'ai toujours l'impression de faire des textes profondément personnels où je me révèle trop, et je crois qu'au final, je parle toujours d'autre chose sans m'en rendre compte).

Mon premier but ici n'était pas de parler de quelque chose. Initialement, il n'y avait même pas de buts, juste un récit de coin de table frappant qui a atterri sur une page blanche ; puis il y a eu l'idée d'en faire quelque chose d'un peu plus long, et puis, peut-être... ça fait longtemps que tu n'as rien écrit d'un peu plus long que d'habitude, hein ? tu pourrais essayer de voir jusques où tu peux aller avec ce sujet vierge si riche en possibilités ? Et paf, construction au fur et à mesure, mises en oeuvre d'idées, cohérence progressive.

Mais c'est encore mal lissé, plein d'irrégularités, dont certaines me dérangent. Et l'éternel "c'est tout ?" jamais comblé. Oui, c'est tout.

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LES MONDES MERVEILLEUX DE L'ENFANCE, DE L'ADOLESCENCE ET DE JÉRÉMY

 

 

« Nous naissons tous fous. Quelques-uns le demeurent. »

Samuel Becket, En attendant Godot

 

 

 

 

Sébastien, vingt ans, fut renversé en scooter le quinze août deux mille trois vers vingt-et-une heure par une voiture. Son conducteur, Rémy, quatorze ans, avait volé le véhicule à sa mère. Il descendit du véhicule, passa à tabac Sébastien une première fois pour obtenir sa carte de crédit, une seconde fois pour obtenir le code correspondant. Il fit ensuite glisser le scooter dans le fossé, avant d'y jeter Sébastien. Ce dernier tenta pendant quatre heures de ramper hors du trou pour demander de l'aide et sauver sa vie. Il mourut le seize août deux mille trois vers une heure du matin. Rémy fut arrêté par la suite, confondu par la vidéo du distributeur et une marque de peinture sur la voiture. Il avoua les faits.

 

Ce fut un choc profond pour les lutins. Quand ils avaient rencontré Jérémy pour la première fois, il était encore un petit garçon, de cinq ans à peine. A cette époque-là, les lutins étaient en quête d'un nouveau foyer, après avoir dû quitter leur ancien logement dans le vieux tronc d'arbre du parc,  sous la pression des vers. Ils étaient encore troublés par leur déménagement forcé, ruminant dans leurs barbes gris-vertes l'humiliation de l'expulsion par ces « queues blanches du démon dont le frémissement de la tête et de la queue leur donnaient proprement envie de gerber, si vous me passez l'expression ». Les vers s'étaient soudain multipliés dans l'appartement. Le premier surgit dans la chambre effarée du jeune Jean-Luc tandis qu'il se déshabillait. Les yeux dans les yeux avec ce monstre glissant, il était resté stupide, incapable de réagir. Lorsque deux autres bestioles surgirent, il s'anima brusquement et déboula (nu) dans la pièce principale pour avertir tout le monde.

Avant de s'éloigner autant que possible, ils avaient dû fourrer leurs affaires à la va-vite dans des bouts de toile (ils n'avaient pas de valises) qu'ils portaient maintenant en baluchon. Chacun regrettait le coquillage de la mer du sud, les chaussettes jaunes tricotées par mamie, qu'ils n'avaient pas pu attraper dans leur précipitation. Jean-Luc pleurait tout particulièrement ses vêtements, les ayant tous perdus dans le désastre. Il marchait de fait en tenue d'Adam. Pour une raison inconnue, aucun de ses compagnons ne songea à lui offrir ne serait-ce qu'un caleçon pour se vêtir. Il est vrai que, gêné, il s'était de lui même mis à l'écart du groupe, en éclaireur, préférant qu'on le voit nu de dos que de face.

C'est pourquoi le premier lutin que Jérémy rencontra fut un lutin nu. Il en fut d'autant plus surpris qu'en général le jardin était un lieu assez ennuyant. Ces parents avaient fait construire la maison quand il tétait encore sa mère, l'installant dans un coin discret du Massif central, ravis d'avoir ainsi pleinement accès à la Nature. Pour tout isolés qu'ils étaient, ils n'en avaient pas moins fait construire une barrière délimitant clairement leur terrain, une petite barrière de taille raisonnable, Maman désirant depuis toute gamine avoir un grand potager, qu'elle ne pouvait pas imaginer autrement qu'entourée par une haie blanche, avec de belles allées de terre propre, des petits piquets blancs pour distinguer clairement chaque plant de l'autre, et une étiquette à remplir au feutre effaçable, indiquant l'espèce, la date de plantation, les engrais utilisés, de petits coeurs remplaçant les points des i. C'était le terrain de jeu favori de Maman. Jérémy s'y ennuyait comme un rat mort.

Maman avait trouvé une musaraigne morte un jour, cachée sous une feuille de salade. C'était le chat qui l'avait tuée, parce que Maman avait toujours voulu avoir un chat, tout noir et tout petit. Jérémy aimait bien le chat, il jouait avec, le chat le griffait, il lui tirait la queue, le chat partait en courant, il le poursuivait. C'était drôle, mais un jour le chat se faufila sous la haie blanche et ne reparut pas. Jérémy pleura, oublia et recommença à s'ennuyer comme avant au milieu de ces grandes rangées de plantes impersonnelles, invariable amas de formes et de couleurs auxquels il n'avait pas le droit de toucher. Il faisait des tours et des tours, il courait parfois, pour y trouver de l'amusement, en vain. De temps en temps, il faisait mine de rentrer, de passer la porte pour aller jouer dans sa chambre, mais sa mère était là et l'arrêtait : « Allons, Jérémy, tu as besoin d'air pur, reste dehors encore un peu, tu veux ? » Ça lui faisait passer le temps, quand il marchait vers la porte comme les voleurs dans les films, sur la pointe des pieds, et lentement, très lentement, avec cette petite poussée d'adrénaline : peut-être que je vais y arriver ? Il pouvait mettre une demi-heure avant d'atteindre la porte, et pendant ce temps, sa mère ne le remarquait pas, comme une autruche ayant enfoui sa tête dans les légumes, jusqu'au dernier moment, où sa tête et sa voix jaillissaient comme deux grandes fusées d'avertissement. Des fois aussi, elle s'installait avec un livre dans le petit fauteuil blanc qu'elle avait mis sur la terrasse et s'y enfouissait comme dans ses plants. Ce jour-là, elle lisait un Exbrayat.

 

Le lutin tout nu rougit et dissimula l'essentiel sous ses mains.

« Bonjour... dit-il.

-Bonzour » répondit l'enfant, avec le zozotement qu'il conserverait toute sa vie. Ils restèrent silencieux, Jérémy intrigué, Jean-Luc gêné, jusqu'à ce que le reste de la bande de lutins surgisse. Ils étaient cinq, en comptant le nudiste, et si semblables les uns aux autres que Jérémy n'arriverait jamais à les distinguer. Ils discutèrent un peu et il s'avéra vite qu'ils pourraient bien s'entendre. L'enfant se présenta comme le propriétaire incontestable des lieux, mais un propriétaire d'une largesse infinie, puisqu'il acceptait de les loger dans l'espace séparant la terrasse du sol à la seule condition qu'ils deviennent ses amis. Jérémy ne s'était désigné comme le maître du domaine que par impulsion, presque obligé de se montrer orgueilleux et vantard face à ces êtres si minuscules, tandis que les lutins ne l'avaient pas cru une seconde, mais ce mensonge les arrangeait bien. Quand Jean-Pierrick, le chef du groupe, considéré comme le plus intelligent du lot parce que sa barbe semblait plus grande, demanda : « Et, est-ce que, par le plus grand des hasards – notez bien que je ne demande cela que par curiosité, je ne serais nullement offusqué s'il devait s'avérer que la réponse est oui – est-ce que, par le plus grand des hasards possibles, y aurait-il quelque forme quelconque d'être rampant ayant élu domicile dans cette splendide demeure que vous nous proposez ?

-Ze zais pas, répondit Jérémy, qui ne savait pas encore s'il avait compris la question ou non.

-Ah !, s'écria Jean-Luc, moi j'espère qu'y aura pas de serpents.

-Nan, y a pas de zerpents. » Et l'accord fut conclu.

 

Ainsi, les lutins succédèrent au chat comme moyen d'occuper les après-midi dans le jardin. Celui-ci revint pourtant un beau matin, miaulant comme si de rien n'était devant la porte. Jérémy commença par l'ignorer, le remarquant à peine, jusqu'à ce que les lutins lui confient qu'ils avaient peur du félin. Il s'empressa aussitôt de mettre en œuvre ses jeux les plus diaboliques, tirant la queue du chat dès qu'il le voyait, lui lançant des cailloux, vidant sa gamelle par dessus la barrière quand il avait le dos tourné, jusqu'à ce que l'animal se lasse – il fallut un mois – et parte à nouveau. C'est que Jérémy tenait énormément aux lutins, car ils étaient pour lui de véritables amis, c'est-à-dire des personnes avec qui il pouvait entretenir des discussions plaisantes tout en les contrôlant à sa guise, sûr de sa supériorité sur eux. Il n'avait jamais personne d'autre à qui parler (ses parents étaient incapables de soutenir une conversation digne de ce nom avec lui et il ne connaissait aucun autre enfant de son âge). Sa mère avait décidé qu'il valait mieux pour son fils de ne commencer l'école qu'au CP, pour avoir le temps de découvrir la vie dans un environnement sain et non pas dans ce milieu barbare, où les maîtresses négligent affreusement les enfants, qu'est la maternelle. Bien sûr, en septembre, Jérémy devait rentrer en CP, mais septembre, il ne savait pas trop ce que c'était à ce moment-là : c'était juillet, l'été et le temps long des après-midi dans le jardin.

Avec les habitants du dessous de la terrasse, sa seule autre occupation était d'écouter Rosalie quand elle venait à la maison voir sa mère. Les deux femmes s'installaient alors dans le jardin pour discuter. C'était une Esméralda, une Carmen vigoureuse, à la poitrine généreuse de bohémienne, aux longs cheveux bruns, au regard sûr, à l'expression forte, pleine de violence de vivre. Elle racontait les histoires du café qu'elle tenait, la haine qu'elle entretenait pour ses clients croissant au fur et à mesure que les verres de pastis se vidaient sur la table, et la mère de Jérémy de plus en plus folle riait de plus en plus fort.

C'était : « L'autre jour y avait ce petit jeune-là, ce petit jeune avec les cheveux mal coiffés, tout gras, quand je l'ai vu je me suis dit qu'il m'avait l'air bien maladroit ce petit, je l'avais déjà vu deux-trois fois, il venait avec des amis, ils s'asseyaient, payaient un café chacun et restaient des heures – je te dis pas le foutage de gueule, quand le café est vide ça va je les tolère, mais quand c'est plein, je les vire hein, de qui se fout-on ? Soit ils consomment, soit ils s'en vont – ils râlent mais ils s'en vont, tu penses bien, c'est que des gamins – Et donc le gamin entre comme ça, il a l'air un peu minable, genre timide qui se sent pas à sa place, il me prend un verre de rosé et là je te dis pas l'assurance qu'il prend ! C'est qu'il commence à me draguer le con. « Vous savez que je vous trouve très jolie. » Alors moi je l'envoie balader, je lui dis que je suis trop vieille pour lui, alors tu sais ce qu'il me dit ? « Mais moi j'aime bien les femmes mûres. » ... « Mais moi j'aime bien les femmes mûres » ! Putain je te jure, ce gosse... »

Un monde merveilleux sortait de la bouche de cette Rosalie, déesse chasseresse, maîtresse d'une demeure plein d'événements ahurissants, seins de fer dans une généreuse poitrine.

« Bon, le type y me demande les toilettes, alors moi, tu vois, pas mauvaise pâte, et puis je sens bien qu'il a franchement envie, je lui dis où c'est, même s'il a pris qu'une bière – tu vois, je suis sympa, mais putain qu'est-ce qu'on me le rend mal – donc il va et dix minutes, vingt minutes après il est toujours pas sorti. Moi, je commence à trouver ça louche, tu comprends... Une demi-heure après, le voilà qui ressort et qui se rassoit devant sa bière comme si de rien n'était. Moi je suis pas conne, je sens bien qu'y a quelque chose de louche, alors je vais voir les toilettes.... Je te dis pas l'infection, une horreur, c'était infâme, y en avait partout et on pouvait plus tirer la chasse tellement il avait chié ! Non mais de qui se fout-on ? Moi je vais le voir, il est là tranquille, l'air de rien, tranquille, moi je vais le voir et je lui dis qu'il va falloir qu'il nettoie, il comprend pas, il fait genre il comprend pas, alors je lui dis : « Moi ta merde je la nettoie pas, je suis pas ta bonne ok ? Faut pas me prendre pour ta bonne ok, alors ta merde tu la nettoies ! » Et je peux te dire qu'il l'a nettoyée sa merde, ah ça oui, il a fermé sa gueule et il a nettoyé, et j'ai bien vérifié après, avant de le laisser partir, ça fais-moi confiance ! »

La force des propos de Rosalie le touchait au plus profond de son âme et en cet instant, le petit monde des lutins lui était totalement indifférent ; il regrettait plus que tout d'être ainsi réduit à  l'univers minuscule de l'enfance – il voulait voir ce café, cet antre de la puissance, il le voulait ardemment.

 

Mais cela ne lui fut donné que très tardivement. Il y eut d'abord l'école, et l'école s'avéra aussi vive que le café de son imagination, pleine de merde, de cris et d'énergie. Il y courait avec des amis qui avaient sa taille, il y jouait avec d'autres enfants et quand ils se retrouvaient enfermés et assis dans la salle de cours parce qu'il fallait apprendre, ça n'était pas grave parce qu'il y avait la récré après, ou la récré demain, la récré toujours. Bien sûr, le soir, il prenait toujours un peu de temps pour discuter avec les lutins. Ça avait perdu de son caractère excitant, mais il aimait toujours ça parce qu'après en avoir discuté avec les autres enfants, il s'était rendu compte qu'il était le seul à avoir ces petits messieurs chez lui. Il les considérait depuis comme une fierté digne d'être entretenue.

Le jour où la maitresse, au hasard d'une lecture, parla des lutins, il se sentit électrisé, tous ses amis le regardant (ils étaient dans la confidence, quoiqu'il se refusa à les leur montrer, craignant que les lutins perdent de leur importance s'ils devenaient visibles à tous). Et quand le mot « magique » tomba au hasard d'une phrase, ce fut la révélation : si ce sont des lutins, ils sont magiques, si j'ai des lutins, je dois apprendre la magie.

« Mais, c'est-à-dire que, vois-tu, ça me désole mais...

-On est pas magique », dit Jean-Luc (qui était toujours nu), achevant le propos de Jean-Pierrick. Les autres lutins – Jean-Michel, Jean-Christophe et Jean-André – confirmèrent, mais Jérémy n'en changea pas d'idée pour autant : il voulait devenir magicien.

Un mois après qu'il a confié son projet à sa mère, Noël survint et apporta sous le sapin une belle boite bleue de magicien pour apprendre à faire des tours. C'était de la fausse magie, l'enfant le sentait bien (il avait déjà neuf ans alors, et toute sa raison), mais dans l'immédiat il fallait faire avec.

 

L'année suivante, il rentra au CM2 et ses amis arrêtèrent de croire à ses histoires de lutins. Ils furent par contre émerveillés par la dextérité de ses tours de magie. Jérémy n'avait d'abord porté qu'une attention négligée à la boîte bleue, mais progressivement il prit l'habitude d'en apprendre les tours, à défaut de vrais sorts que, selon toute évidence, il allait falloir remettre à plus tard. Pendant l'été, tout le matin et tout le soir, il répétait inlassablement les mouvements de doigts, les manipulations de cartes nécessaires à la prestidigitation et les montrait ensuite aux lutins émerveillés.

« Mais comment fais-tu ça ? C'est magique !, s'écriait le lutin nu, Jean-Luc.

- Il est fort vraisemblable – à ce qu'il me semble, je ne m'interdis pas de réviser mon jugement – il est fort vraisemblable qu'il ne faille pas tant admirer une dimension magique, surnaturelle de la chose, qui n'existe pas, qu'applaudir la remarquable dextérité, la splendide maîtrise de Jérémy. » nuançait Jean-Pierrick.

Jérémy ne savait pas vraiment lequel des deux compliments devait le toucher le plus. Il disait « Merzi » parce qu'on lui avait appris à le dire et commençait un autre tour. Il aurait aimé, comme Jean-Luc, voir dans ses tours du grand surnaturel, mais il avait trop conscience du caractère truqué de la chose pour cela.

« C'est beau comme un coucher de soleil ! » lança le petit être ingénu, ravi d'avoir vu sortir deux pièces là où il n'y en avait qu'une. « C'est de la magie, le coucher de soleil ? », s'interrogea l'enfant, à part lui. Il doit bien y avoir un truc...

 

Et vraiment, Jérémy semblait destiné à quitter progressivement la naïveté stupide de l'enfance, avec son goût déviant pour le surnaturel, peut-être un peu plus lentement que ses camarades, mais pas moins définitivement et sans vraiment s'en rendre compte, tandis que le quotidien et les années passaient. Le sort vint, cependant, retarder la clôture de l'enfance : Jérémy chut bêtement dans l'amour, l'amour-passion, l'amour-magie – deux fois. La première était brune et fantasque, le second roux et cartésien.

 

Le café de Rosalie et sa gérante n'avait jamais cessé de le fasciner. Or, l'enfant entra au collège – autrement dit, il quitta l'école primaire du village pour l'établissement scolaire de la sous-préfecture. Son collège était justement à côté d'un lycée, lycée dont un jeune élève timide et audacieux avait osé, quelques années auparavant, osé s'ouvrir de son intérêt prononcé pour le charme de Rosalie après être, café après café, tombé amoureux de cette force de vivre à poitrine. Et si ce jeune homme-là avait pu boire précisément dans le café de Rosalie, c'était car son établissement était à deux pas du lycée, donc du collège.

Jérémy passait devant tous les jours, brièvement, quand le bus remontait l'avenue. Il ne l'avait d'abord pas remarqué – c'était une devanture parmi d'autres – jusqu'à ce que, huit jours après la rentrée, il vit en passant Rosalie s'agiter sur la terrasse. Aussitôt, le comptoir et la pénombre que l'on devinait à l'intérieur du café prirent une couleur différente, les ombres derrière la vitre tirant au mauve serti de diamants noirs, le bois des meubles virant sur un rouge hurlant. Il ne s'expliquait pas trop ce qu'il ressentait pour le bâtiment, mais il savait que c'était une demeure magique, un lieu où dansaient et s'entrechoquaient les plus grandes puissances vitales – un lieu qu'il lui fallait voir et vivre.

Il palissait chaque fois à l'éclat bref et brutal qu'était l'aperçu du café par la vitre sale du bus, à moitié dissimulée par les têtes des autres collégiens (il n'était pas dans les premiers villages desservis et, par conséquent, le car scolaire était déjà à moitié plein lorsqu'il le prenait – il n'atteint la vitre qu'une seule fois, lors d'une sévère épidémie de gastro, et s'y immergea alors totalement, y lisant à l'avance l'image gravée du café). Il avait beau lécher la vitrine, en pensée, deux fois par jour, il n'eut d'abord pas le courage de s'en approcher. Si, en théorie, il n'avait le droit de sortir du collège que pour monter aussitôt dans le bus, contourner la règle s'était vite révélé des plus faciles – il suffisait de contourner le portail pour s'offrir la liberté. Pas une seule fois pourtant il n'incita ses amis à descendre l'avenue, pour voir, et les suivit simplement au cinéma ou à la salle de jeu.

Seulement voilà, un jour, il n'y eut plus ce petit vieux, vague escargot flasque avec un béret, les joues ayant déjà bien commencé à prendre la couleur des verres d'alcool ingurgités depuis le petit matin – du blanc pour commencer, du rouge pour s'avancer, du jaune pour poursuivre ; le marron viendrait plus tard. Le petit vieux n'était pas à la terrasse du café, lui l'irréductible habitué de la petite chaise et de la petite table. Le rideau de fer était baissé, sobrement, tout juste émaillé d'une petite note sur papier que Jérémy ne put pas lire en entier mais déchiffra néanmoins : FERME.

Si, jusqu'à présent, il avait eu la bonté de ne s'absenter du collège que dans des heures de trou, la nécessité se faisait maintenant impérieuse de surseoir à toute règle morale : il fallait sécher les cours, pour savoir de quoi il en retournait.

Une fois sorti du collège, peu de pas suffirent pour se retrouver devant le café. « FERME, il réouvrira demain, patientez en attendant ». L'enfant s'approcha, chercha une fente dans le rideau de fer qui lui permettrait de voir à l'intérieur, en vain. Il recula, ne sachant plus trop ce qu'il voulait faire, et c'est à cet instant-là qu'il découvrit – et le fait même que ce soit une surprise était surprenant en soi, tant avec le recul cela paraissait évident – il découvrit qu'il y avait des étages supérieurs au café. La lumière était allumée dans une des pièces et il resta à la contempler – Rosalie habite-t-elle ici ? Il sentit plus qu'il ne le vit un mouvement dans la chambre éclairée (il pressentait instinctivement que c'était une chambre), puis la pièce voisine fut éclairée – et fugitivement, il vit quelqu'un passer devant la fenêtre, quelqu'un – Rosalie ?

Il demeura encore longtemps devant le bâtiment, voyant quelques interrupteurs être actionnés, d'autres éteints, mais rien de plus. Lorsque la cloche du village sonna, il regarda sans y penser sa montre et y lut sans d'abord y croire qu'une heure s'était écoulée. Ses esprits remis en place, il dirigea ses pas vers le collège pour y reprendre le cours normal des choses, ayant presque oublié le café, réfléchissant à comment faire disparaître aux yeux du monde et de sa mère l'heure de cours manquée.

Ce n'est que dans le bus, au moment du retour, quand le café réapparut à la vitre, qu'une idée vint le faire brûler d'excitation : il allait y rentrer, c'était décidé. Et ce serait facile, maintenant qu'il savait comment faire. Il ne lui restait plus qu'à attendre le lendemain soir pour mettre son plan à exécution.

 

Il se sentit d'abord un peu fébrile, puis son esprit s'occupa à d'autres choses, revint sur la question encore irrésolue de l'heure séchée, divagua auprès des lutins, regarda la télévision... Tandis qu'il se brossait les dents, Jérémy se regarda longuement dans la glace, ayant la sensation confuse de ne s'y être plus vu depuis une éternité. Enfin, le pré-adolescent vit s'achever l'une après l'autre toutes les occupations qui le séparaient du moment attendu et il fut le lendemain soir.

Nerveux, affectant la nonchalance dans un coin du collège, si troublé qu'il faillit se mettre à sucer son pouce pour décompresser, Jérémy compta les minutes jusqu'à ce qu'il fut sûr que le dernier bus scolaire était parti. Il jeta alors la carte téléphonique, seul moyen de communication possible, qu'il déclarerait perdu, et se dirigea pour demander de l'aide non pas vers un adulte du collège (il se disait qu'il dirait qu'il n'y avait pas pensé, il se répétait mentalement chaque justification des incohérences de la situation : « ze zais pas trop pourquoi mais ») et poussa la porte du café où – à sa grande surprise, lui faudrait-il proclamer – il vit Rosalie et Rosalie le vit.

« Jérémy ! cria-t-elle aussitôt, qu'est-ce que tu fais ici ?

-Ze, ze, hasarda-t-il, totalement décontenancé par le cri de cette voix et la vitesse écrasante des pas qui s'approchaient de lui.

-Il y a un problème ? Qu'est-ce que tu fais là ? Y a un problème ? » Autour de cette poitrine ceinte par ses cheveux bruns et son caractère se déployait le café, conglomérat de chaises, de tables, de verres et de consommateurs, zébré confusément de fumées de cigarette, vaste fond sonore décousu de conversations discrètes ou franches, des gens qui le regardaient et quelques-uns qui ne le regardaient pas – du brun, du sombre, de vagues et insignifiantes présences d'êtres humains se détendant – un café. Il cherchait frénétiquement des yeux un reste de la magie qu'il avait vu derrière la vitre, sans réussir à vraiment se concentrer sur cette quête-là, face à la nécessité d'expliquer sa présence ici, qu'il sentait aussi lui échapper.

En face de ce petit enfant de onze ans, le cœur de Rosalie (qui, après tout, était aussi une mère) lui interdit de l'assaillir davantage de questions et attendit patiemment, indifférente aux regards amusés alentours, qu'elle rabrouerait en temps venu.

« Z'ai raté mon bus, sut-il dire enfin, et la suite vint naturellement : il faut que z'appelle chez moi. » Aussitôt, elle l'assit, le gratifia d'un verre d'eau et d'un cookie un peu rance puis se chargea elle-même de téléphoner les faits à la mère de Jérémy.

L'esprit de ce dernier resta profondément vide pendant les minutes qui suivirent, ne se concentrant que sur l'effort de mastication du gâteau, jusqu'à ce qu'une petite voix disant « Maman » lui révèle que non, la magie n'était pas encore morte. Il devina un pied caché sous un chausson dans l'entrebaillement de la porte du fond, porte sur laquelle se précipita, inquiète, Rosalie.

« Qu'est-ce qu'il y a Magalie ? »

C'était la jeune adolescente, dont la maladie avait causé la veille la fermeture des lieux, et dont le virus venait de lui faire vomir son petit déjeuner sur le lit. Naturellement embarrassée par le sujet, elle ne fit d'abord que chuchoter sa réponse, mais sa mère ne l'entendit pas et lui demanda de répéter. Soudainement résolue, elle fit un pied de nez à sa gêne, poussant la porte du pied pour être vue de toute la salle et dit, appuyant clairement sur la bancalité syntaxique de son propos : « J'ai encore dégueulé les draps. » Magalie, treize ans, poète, venait d'être présentée à Jérémy, onze ans, nouvellement amoureux.

 

Les deux enfants s'étaient déjà vus, une fois, lorsque Rosalie était venu avec sa fille rendre visite à la mère de Jérémy après l'accouchement. Ils ne s'en souvenaient pas et ne s'étaient jamais rencontrés depuis, Magalie s'avérant être chez son père ou en colo lorsque les deux mères se retrouvaient sur la terrasse.  Pas une seule fois les deux femmes n'avaient envisagé de faire sympathiser leurs enfants respectifs, car elles aimaient, lorsqu'elles se voyaient, se sentir à nouveau jeunes et sans marmaille comme au début de leur amitié.

En une nuit, l'adolescent naissant fomenta autant de fantasmes qu'il en avait élaboré en dix ans sur le café ; il y prenait un malin plaisir et se forçait à la chose, agitant convulsivement le jeu des images, cherchant à tout concevoir, à tout connaître par avance de la demoiselle, s'imaginant déjà comme son ami le plus intime, doux amant s'extasiant sur sa cheville et ses actes. Prostré dans son lit, en proie à ce frénétique délire, il ne dormit pas, si bien que son teint blafard et son air hagard faillirent le faire enfermer à la maison pour maladie le lendemain même – hors de question ! Indifférent aux convenances, il délogea quelqu'un pour être assis à côté de la vitre dans le bus et béa  dans l'attente impatiente de la vue de cette fenêtre qu'il croyait être celle de la gente dame : la lumière était éteinte.

Il en fut à peine déçu tant il était excité. Il n'avait aucun plan d'action et, en fait, n'envisageait pas encore d'agir. L'état présent lui suffisait. La journée se déroula normalement, dans sa succession mécanique, le poussant doucement d'une salle de cours et d'une routine à l'autre. S'il se montra distrait, il n'en resta pas moins le même ami qu'avant et discuta comme si de rien n'était avec ses compagnons. Le soir vint finalement et il retrouva la solitude de son lit, où il put reprendre ses rêveries d'amour brusques, totales et chastes.

 

Si, à cet instant-là, il s'était ouvert de son affection à un ami et que celui-ci, pragmatique, lui avait conseillé de chercher à lui parler, il aurait été surpris de cette proposition fantaisiste. L'expérience du café semblait avoir prouvé une bonne fois pour toutes qu'il n'y avait que désillusion et déception à attendre d'une rencontre avec l'être obsédant. L'imagination, et tout tendait à le prouver, était le seul endroit sûr.

Mais il fallait bien que le destin en décide autrement. Deux jours après, rétablie, Magalie retourna au collège. Jérémy, qui l'avait vu et croisé tant de fois, la reconnut aussitôt – pire, elle le reconnût et s'avança vers lui.

« Jérémy !, annonça-t-elle aussitôt, avec la plus grande des simplicités. Tu es bien rentrée chez toi alors ? (et comme elle sentait pressant le besoin de ne pas se contenter de cela, elle ajouta :) Tu t'es bien ramené ? » Il faut ici noter que Magalie était une enfant des plus douces et des plus accueillantes, toujours prête à connaître de nouvelles personnes, et a fortiori Jérémy, qu'elle aurait pu connaître depuis des années si les circonstances n'en avaient pas décidés autrement. Elle lui dit :

« Écoute, il se trouve qu'on ne s'est jamais vu avant, mais nos mères sont amis depuis si longtemps, tout aussi bien on pourrait être les plus vieux amis du monde ! Ça te dit, qu'on soit de vieux amis ? Tope-là. » Il la topa, toujours sans avoir dit un mot. Magalie, qui avait été profondément troublée par le regard que Jérémy lui avait lancé, trois jours avant, était déçu de l'air absent qu'il affichait maintenant.

Jérémy était sur la défensive. Son pire cauchemar s'était réalisé : son plus grand rêve était en face de lui.

« Voilà c'qu'j't'propose, là-voi c'qu'j'propose, mon petit Jérémy, pirouetta la jeune fille, cherchant par tous les moyens à revoir les yeux brûlés d'admiration (d'amour?) pour elle. Je te le rote tout net : si on veut être des amis anciens, on doit et on doit et on doit et on doit s'appeler, se désigner l'un l'autre par des surnoms, des noms sur lesquels s'affirmera suprêmement la longue tradition d'amitié qui s'est filée comme une rose au vent à l'allure d'un cacique ces derniers années : je t'appellerai Jérém'. Non – non ! - je t'appellerai Rémy. Rémy ! Tu es bien rentrée chez toi alors ? Tu t'es bien ramené ?

-Oui. » Jérémy accepta de discuter avec elle, mais le fit sans conviction, purement et simplement effrayé par son amour qui, il le sentait, survivait malgré la réalité, malgré les agitations caricaturales, l'auto-déformation d'elle-même de Magalie. Celle-ci fut troublée par l'échec de ses charmes et quelques heures suffirent à faire de ce trouble un amour prêt à croître.

 

De fait, la seconde rencontre de la journée se déroula nettement mieux. Jérémy avait mené de son côté de nombreuses réflexions qui l'avaient conduit à l'idée toute simple qu'il fallait profiter de l'aubaine de ce fantasme (lui même aurait plutôt dit « rêve ») non évanescent. La jeune fille avait ressassé la confrontation jusqu'à s'en vouloir de ses excès et s'avéra, vraiment, une fille de charmes, d'humour et d'une délicate fantaisie qui lui naissait par brefs instants à la pointe des lèvres. Ils avaient en somme guéri de leurs inquiétudes respectives et pouvait maintenant entamer une relation sur des bases saines, ce qu'ils firent... quoique que le préadolescent mit longtemps à comprendre qu'il formait déjà un couple et resta par conséquent dans la chasteté chevaleresque de l'amitié.

Quand la vie se faisait déplaisante, elle avait l'habitude de retourner la situation à son avantage « par la poésie, c'est-à-dire par le beau et le bizarre », lui expliqua-t-elle. Enfant que la réalité ennuyait, la jeune fille avait décidé de la croire fausse, gaie solipsiste ; elle n'y arrivait certes pas toujours. Par exemple, lorsque deux mois après, Rémy, parce qu'un hibou déplaisant l'avait gêné dans son sommeil, bailla et dit :

« Ze zuis fatigué... »

Elle en fut terriblement vexée, croyant que c'était une manière voilée de critiquer le jeu qu'elle se proposait de faire – trouver un point de ressemblance entre le facteur et chacun des passants. Pour se défendre, elle mima à son tour la fatigue, baillant, tombant assoupie, se relevant et recommençant, inlassablement. Ce petit jeu dura une heure.

Jérémy ne la quitta pas des yeux un instant, car il n'aurait pas pu envisager de regarder autre chose qu'elle. Néanmoins, ces couchers et levers intempestifs de son soleil finir par l'agacer – il n'osa pourtant rien faire : Magalie lui semblait un être intouchable, d'un autre monde. Elle était magique, ou magicienne, obéissant à un canevas de symboles inaccessible au pauvre mortel qu'il était. Et puis, elle était jolie, il le sentait bien, et plus âgée que lui – tous ses copains le moquaient là-dessus, mais c'étaient que des jaloux... Il est vrai qu'ils ignoraient que Rémy n'avait pas dépassé le frôlement de doigts.

Il la saisit au moment où elle se relevait, un peu violemment, agrippant ses bras d'un geste sec et lui claqua un baiser sur les lèvres. Sans qu'il l'ait lâchée, les deux enfants se fixèrent, également surpris de l'audace de Rémy. Il la lâcha finalement et rien ne se passa jusqu'à ce que, au moment où ils allaient se quitter, elle lui dit, minaude :

« Tu ne m'embrasses pas ? » Il l'embrassa, un peu mieux.

 

On répétait sans cesse à Magalie que c'était ringard d'être avec un gamin comme Jérémy – elle ne s'en préoccupait pas. Ses jolis charmes lui ouvraient des perspectives chez bien d'autres jeunes hommes – peu lui en chaudait. Mais Rémy l'ennuyait de plus en plus. Sa manière stupide de l'aimer, chastement et d'aussi loin que possible, son acquiescement systématique, son abdication totale face aux volontés de la jeune fille, la monotonie de leur relation contre laquelle elle devait lutter sans cesse, tout cela la fatiguait. La lassitude envahissait l'amour sincère ; la rage réussissait même quelques percées.

L'enfant avait bel et bien abdiqué sa volonté, mais pas son imagination : son esprit multipliait toujours les fantasmes sublimes. Qu'avait fait Magalie avant qu'il ne la voie ? Et après ? Et maintenant ? Et que pensait-elle ? L'adolescente, dans ses rêves, devenait une princesse et, insensiblement, ses rencontres avec les petites fantaisies de la jeune fille s'avéraient chaque fois plus décevantes et insatisfaisantes, les bêtises qu'elle se proposait de dire ou de faire étant bien pâles en comparaison avec les trésors de la Magalie-des-rêves.

Jérémy n'en fut pas moins blessé quand il apprit que la jeune fille et sa mère quittaient la région. Rosalie s'était attiré les inimitiés du maire par un excès de trop (un café noir jeté sur la chemise municipale) et par là, son établissement s'était vidé. Elle avait lutté, et combattu encore, mais les chiffres lui imposaient maintenant de s'arrêter là, les derniers fonds lui permettant tout juste (et avec un prêt) de recommencer l'entreprise ailleurs. Magalie suivait.

Pour l'homme de la Magalie-des-rêves, c'était une rupture, sanglante, la fin de tout son passé : Rosalie, son café, sa fille. Et l'été s'ajoutait à tout cela, le coupant du collège, de ses amis, de la ville, l'enfermant à nouveau dans la maison au potager et à barrières blanches, seul repère qui lui restait – et qu'il refusait. L'adolescent blessé se disputa à plusieurs reprises avec sa mère, violemment, qui pleurait, discrètement, après qu'il avait enfourché son vélo pour rôder en forêt.

Il roulait, brutalisant les pédales, insensible aux cahots, jusqu'à que l'exercice l'épuise. Alors, l'esprit rafraichi par l'air pur, il s'arrêtait et pensait à la belle princesse. Cette nostalgie fut un jour interrompue par l'arrivée de Jean-Luc.

« Ça va ?, demanda le nain.

-Qu'est-ze que tu fais là ? », lui fut-il répondu. Le nudiste lui expliqua qu'il marchait sans but précis, grisé par les caresses du petit vent sur son corps. Un silence s'en suivit. Jean-Luc sentait bien la douleur de Jérémy, mais il était gêné et ne savait pas quoi dire. Ayant toujours été – comme tout bon nain – d'un caractère assez posé, il n'avait jamais connu de grande et profonde tristesse. Il finit par dire :

« Bon ben, j'y vais. » et s'en alla.

 

Jean-Luc resta fort inquiet toute la journée. Il imaginait sans cesse que l'enfant pouvait faire de grosses bêtises en son absence, se faire du mal ou faire du mal à quelqu'un d'autre ; c'était ce que l'on faisait lorsqu'on souffrait, lui semblait-il. Aussi fut-il rassuré lorsque, le soir venu, Jérémy se montra apaisé dans sa discussion quotidienne avec les nains, et même aimable, presque souriant.

Il n'allait pas fondamentalement mieux, mais la douleur commençait à rouiller et, tandis qu'ils parlaient aux petits êtres, l'adolescent avait ni plus ni moins oublié Magalie et son départ. Il s'en souviendrait, brutalement, devant la glace, à la vue de ses cernes, mais cette fenêtre d'oubli en ouvrait bien d'autres. Il guérissait de son affliction.

La Magalie-des-rêves devint totalement indépendante de la réalité, élément parmi d'autres de ses fantasmes personnels – la magie (il s'y remit), les lutins, même le café, réhabilité par sa fermeture. Il en vint même à s'ennuyer, dans cette solitude forcée, dans cette maison sans télé, sans console, sans amis. L'ennui fut tel qu'il se mit à lire – Exbrayat, Higgins Clark, Christie, bref la bibliothèque maternelle – mais même cela le lassait très vite. Le vélo ne l'occupait au mieux qu'une heure par jour, les lutins avaient autre chose à faire que de lui parler toute la journée, sa mère était dans le jardin, son imagination tournait en rond... Il comptait les secondes – 86 400 par jour, .604 800 par semaine, 5 356 800 pour juillet-août. La rentrée était le six septembre, à huit heures. Il avait déjà fait la moitié du chemin, les deux tiers, les trois quarts, les quatre cinquième, les neuf dixièmes. Plus que x jours... Et ce fut la délivrance des cours.

 

Il connaissait Adrien depuis la maternelle. C'était celui qu'il avait de tout temps fréquenté, et celui qu'il appréciait le moins. Il était cependant habitué à la présence de cette amitié pleine de flèches et de piques. L'idée de la suspendre ne l'effleurait même pas. La possibilité même de mettre un terme à une relation amicale était inaccessible à son mode de pensée, où l'amitié était perçue comme quelque chose qui vient vers vous, forme floue qu'on ne discerne jamais vraiment, plutôt que comme un objet que l'on construit et contrôle.

Vincent s'était assis à côté de lui le premier jour de CM2, ils s'étaient perdus de vue en sixième et avait sympathisé de façon marquée en cinquième. Il venait d'un DOM ou d'un TOM, d'une ROM ou d'une COM, Jérémy ne savait pas trop, et l'océan brillait encore dans ses yeux, d'un éclat permanent, signe de sa vivacité. S'il pouvait se montrer maussade – notamment au sujet des quelques ennuis que lui donnaient son acné précoce et envahissante à l'excès –, l'adolescent donnait toujours l'impression d'avoir une force de vie inouïe, qui gênait parfois Rémy : Vincent lui semblait voir ses camarades comme des objets pratiques, et jetables.

Il y avait aussi les deux jumeaux, Paul et Simon, ou plus précisément l'un d'eux, Simon, mais il était toujours difficile de penser à l'un sans penser à l'autre. Simon était un peu plus grand (ou plus petit ?), un peu plus triste et un peu moins drôle. Non pas qu'il soit ou particulièrement triste ou sinistre, mais son frère était plus enjoué et donc il l'était moins.

Et il y avait Henri, que son prénom d'adulte disposait, semble-t-il, à un goût du sérieux. Rencontré cette rentrée-ci, remarqué aussitôt pour son port altier, il avait une façon de serrer la main qui lui conférait aussitôt une autorité toute amicale. Assez vite, il exerça son influence sur le petit groupe d'amis par son exigence de rigueur dans le raisonnement et sa manie de contredire systématiquement toute fantaisie qui atteignait son oreille. Il leur apprit combien il était facile d'échanger ce qu'ils leur paraissaient des arguments puissants sur des sujets aussi divers que la politique, les filles, les cours, l'histoire et la science -  surtout la science : c'était là sa marotte.

« La science explique tout, la science est tout. » « On ne peut pas réfléchir sérieusement en dehors de la science. » « La science, c'est tout. » « La science, c'est le réel. » « Mais attends, c'est stupide ce que tu dis, tu n'y connais rien à la science ou quoi ? » disait-il. Et, en effet, ils n'y connaissaient rien à la science, mais ça n'était pas l'important.

 

L'armée de scientistes dûment formée enviait les résultats brillants de son général. Jérémy, tout particulièrement, était émerveillé par ce jeune homme roux plein d'assurance. Il manœuvrait toujours pour se mettre à côté de lui, cherchait sa proximité physique, faisait tout pour le faire parler afin de ne pas être privé du son et des mots de sa voix. Malgré, ou à cause de, cette assurance, il était le plus réticent du groupe à accepter unilatéralement les préceptes du gourou – peut-être cherchait-il  à l'atteindre en s'opposant à lui ?

La science restait pour lui une chose froide, ne s'accordant pas avec le monde chaud tel qu'il l'avait vécu avec la Magalie-des-rêves, et se conciliant encore moins avec le monde de volutes de l'imagination, qu'il n'acceptait pas comme faux. Mais pour défendre ces idées-là, il lui fallut acquérir les moyens rhétoriques suffisants, enchaîner causes et propositions, rationaliser sa fantaisie. Posant des mots sur ce qu'il ressentait, il lui faisait perdre son flou spontané pour un système, imparfait, auquel il croyait chaque jour un peu plus.

« La science n'explique rien, les science n'est rien. » « On ne peut pas voir le monde sérieusement avec la science. » « L'esprit, c'est tout. » « L'imagination, c'est le réel. » « Mais attends, c'est stupide ce que tu dis, la science n'y connait rien. » Qu'était la science ? Qu'était l'imagination ? Ils ne le définirent jamais vraiment. Une fois seulement, Simon osa demander : « Mais de quoi vous parlez au juste ? » On ne lui répondit qu'à côté.

 

Vincent n'aimait pas Henri : leur deux forces se faisaient concurrence. Cela le dérangeait d'admirer ce roux qui avait deux mois de moins que lui ; pourtant, il hochait toujours la tête positivement, avant même d'avoir pu se rappeler qu'il n'aimait pas Henri. Il se résolut néanmoins à agir et, un beau matin, de façon frontale, dit :

« Mais attends, c'est con ce que tu dis ! Tu fais chier avec ta science, tu comprends ça ? Tu fais chier ! Lâche-nous, on n'en a rien à foutre de tout ça ! » Un silence, et le sentiment que ce n'était pas suffisant lui fit ajouter : « C'est ta merde, tu fais chier, laisse-nous vivre et lâche nous avec ta merde ! » Plusieurs silences et rajouts sentencieux après, le schisme avait eu lieu. Le dissident emporta avec lui Adrien et Simon. Jérémy resta avec son pape.

 

Il lui suggéra le surnom de Rémy, un peu gauchement, mais Henri l'adopta d'office.

Henri, pour des raisons assez mystérieuses, ne chercha pas à élargir le duo en se liant d'amitié avec d'autres membres de la classe. Ce tête-à-tête intellectuel, cette amitié discursive et exclusive semblait le satisfaire. Rapidement, le reste du monde perdit en importance, et plus ils s'appréciaient, plus ils méprisaient les autres. Du coin dans la cour qu'ils s'étaient choisis (un arbre un peu à l'écart), ils leur parvenaient parfois des fragments de discussions, émanant de foules indistinctes, sur tel chanteur, tel film, tel micro-événement local, fragments qu'ils accueillaient blasés de tous ces idiots indifférents aux réalités essentielles du monde.

Le Discours de la méthode passa entre les mains d'Henri ; il gagna en confiance et devint « descartien » convaincu. Face à ces nouveaux arguments qui lui tombaient dessus, Rémy se sentit déstabilisé par tant de mots abstraits et, surtout, la folie du « doute méthodique » lui parut une chose superbe, si belle qu'il ne comprenait pas comment cela pouvait être autre chose qu'une fantasmagorie, qu'un rêve, qu'un fantasme – qu'un argument en sa faveur, pas en celle de Henri ; mais il ne sut jamais exprimer cette idée.

Rémy ne quittait pas son ami une seule seconde. Certes, d'un point de vue pratique, il devait le quitter lorsque sonnait la fin des cours, ou lorsqu'ils se séparaient jusqu'au lendemain, ou jusqu'au lundi suivant, et il devait alors accepter de ne pas lui parler ; mais il ne le quittait pas, car il ne pensait qu'à lui, à ce qu'Henri avait dit, à ce que lui répondrait, et ce que son compagnon répliquerait à son tour. Ils tournaient en rond, ne disant plus depuis des mois que la même chose, affinant leurs arguments plutôt que leurs idées. Cela leur était tout naturel : ils n'envisageaient pas un instant que leurs thèses pouvaient être révisables, puisque c'était la réalité même, puisque c'était l'évidence même, claire et distincte ; il fallait seulement réussir à convaincre l'autre de son erreur.

Ils durent cependant se résoudre à la séparation : c'étaient les vacances d'été et, habitant trop loin, ils ne pourraient pas se voir. Le dernier jour, dans une frénésie terrible, ils s'acharnèrent l'un sur l'autre, presque physiquement, dans une lutte furieuse, tentant une ultime fois de l'emporter, de convaincre l'autre. C'est à peine s'ils se dirent « au revoir ».

Chacun d'eux n'envisageait les vacances que de façon confuse, vague assemblage de jours situés dans le futur où ils n'auraient plus leur raison de vivre – l'autre – et dans le même temps, ils y percevaient quelque chose de tragique, d'irrémédiable ; ils sentaient que quelque chose en résulterait, une altération dans l'alchimie.

 

Le père de Jérémy mourut. Il alla aux toilettes et n'en sortit pas. On le crut ailleurs, parti, absent ou trop discret pour qu'on le remarque. Mais cette vague présence que Claude, la mère de Rémy, avait toujours sentie auprès d'elle n'en disparut pas moins et une inquiétude lancinante la prit, une angoisse emplit chacun de ses gestes jusqu'à ce qu'elle aille, par un hasard de sa vessie, tenter d'ouvrir les toilettes et – ce fut une tempête affreuse de larmes, de coups, d'attaques désordonnées sur cette porte des WC qui ne s'ouvrait pas, qui ne s'ouvrait plus, et derrière elle, elle le sentait, le savait, il n'y avait plus rien – rien. Brisée, elle resta toute la nuit devant la porte close.

Jérémy resta près d'elle, à trois mètres. Il ne fit rien, ne dit rien, ne pensa rien. L'adolescent ne commença à penser qu'à l'enterrement, quand il sentit un flot de larmes potentielles derrière ses yeux, un flot qui n'affluait pas. Il n'arrivait pas à pleurer, ne pleura jamais son père que par petites gouttes péniblement expulsées.

Il l'aimait, peut-être pas franchement, mais il l'aimait, cet être si effacé qu'il n'y pensait jamais, qu'il évitait de croiser tant la surprise de son existence le déstabilisait. Parce qu'il avait ce regard bleu pâle qui ne semblait jamais fixer les choses, mais seulement rêver, parce que cet homme laissait à sa femme le soin d'exister pour d'eux, se déchargeait du monde de la décision pour pouvoir se consacrer à – à autre chose, Jérémy le fuyait. Il ne voulait pas devenir comme lui, voir cet homme faible qu'il pourrait être plus tard s'il s'abandonnait à ce déterminisme paternel ; et il ne pouvait pas pleurer ce père qu'il aimait.

 

Il n'y avait pourtant aucune raison sérieuse de penser que Jérémy puisse finir comme son père. Leurs cas étaient très différents.

Son père avait été un enfant presque normal ; seulement voilà, il avait des absences. Aux yeux du monde, il était assis par terre et faisait rouler une bille d'une main à l'autre. Son esprit, pendant ce temps, vagabondait, se dissociait de la réalité pour aller jouer dans un parc, dessiner, jongler sur une avenue. Pour lui, cette avenue où il jonglait, c'était la réalité.

Quand il rencontra Claude, elle le força à mener une psychanalyse. Il discuta longuement avec son analyste et ils s'expliquèrent que là où l'imagination, le rêve restaient toujours indissociables de la réalité, appartenaient au même système, les évasions du jeune homme étaient des fuites hors du monde, dissociées de la réalité. Jérémy ne cesserait jamais d'exister pendant qu'il rêverait ; son père n'existait plus pendant ses absences.

Ayant enfin compris ce qu'il vivait, le jeune homme sut qu'il pouvait en sortir : il eut peur, peur du champ d'incertitude qui s'ouvrait devant lui s'il quittait l'environnement clos et inexistant de ses absences ; il s'y enferma.

Claude, en réaction, s'affermit, se concentra sur l'idée de contrôle. Tout devait être parfait. Son mari mourut, elle en fut brisée.

 

Elle arrêta de s'occuper du jardin et de son fils. Elle ne cessa pas d'aller au travail, de faire les courses, fit toujours le ménage, même si un peu moins. Sa lèvre inférieure, cependant, elle qui était auparavant si sec et serrée, se relâcha, brutalement, virgule violette pendant sur un visage pâle. Jérémy n'eut plus l'obligation de passer ses après-midi à l'air libre : il le fit néanmoins, pour respirer.

Il parcourut à nouveau des kilomètres frénétiques à vélo, non plus parce qu'il s'était disputé avec sa mère, mais parce qu'il avait croisé son regard ou pensé à celui de son père. Le vélo ne suffisait plus. La tension n'habitait pas seulement ses jambes, mais tout son corps : son cœur, ses bras, son ventre. Le repos lui devint insupportable. Il perdit le goût de penser, de rêvasser – il ne voulait pas finir comme son père, il ne voulait pas finir.

Il craignait le sommeil ou, plus exactement, ces rêves qu'il ne contrôlait pas, les images dont il se souvenait invariablement au réveil et qui lui rappelait son père et son passé, les deux ensemble, indissociables. Seule la rupture, l'abandon de tout lui paraissait une solution viable ; il continuait pourtant à rentrer à la maison, à y manger, à y dormir, à y vivre presque normalement, sauf un jour où sa peur culmina. Il pédala, pédala puis quitta son vélo pour courir, courir au plus près des arbres pour sentir les branches l'agresser et les troncs le menacer. Il finit par chuter, sentit son corps heurter violemment le sol et sut qu'il ne pouvait plus se relever. Environné par le bruit indistinct des bois et par son propre souffle, haletant, n'ayant plus trop le sens d'être dans une forêt, il tomba dans l'inconscience – le sommeil ? - avec une dernière pensée, un grognement : il haïssait son père.

La douleur le réveilla. Il n'arriva d'abord pas à la localiser : la douleur abritait-elle tout son corps ? Oui, l'épuisement avait mis à blanc tout son être, mais non : il souffrait au genou. Son genou saignait. Depuis quand ? Dans quelles proportions ? Peu peut-être, ou démesurément ; il n'avait qu'une demi-conscience et le sens de la mesure lui échappait. Dans le tapis de la forêt qu'il trouvait devant ses yeux, il lisait le chaos indistinct qui l'habitait. Le chaos que, s'il voulait quitter sa souffrance, il lui fallait abandonner.

Jean-Luc surgit inopinément, nu et inquiet. Paniqué à la vue de son ami ainsi étendu au sol, il s'empressa vers lui, balbutiant, s'agitant sans savoir quoi faire.

« Z'ai mal au zenou... » Aussitôt, Jean-Luc se précipita au niveau de la jambe, constata, en effet, la présence de sang, mais Jérémy était allongé sur le ventre, l'empêchant d'étudier le genou et la blessure. Le lutin tenta de le retourner, mais seul l'adolescent pouvait le faire : il le fit. Jean-Luc remonta lentement le pantalon au-dessus du genou, grimaçant activement lorsqu'il lui fallut soulever et déplacer la partie imbibée de sang.

L'adolescent était tombé sur un caillou mal intentionné qui lui avait ouvert le genou. Il survivrait.

 

 

A la rentrée, les deux amis se retrouvèrent. Jérémy ayant changé, toutefois, tout était différent. Toute relation de vassalité était abolie : la blessure cicatrisant à peine de Rémy lui conférait une aura tragique qui s'inscrivait en parfaite complémentarité avec l'assurance naturelle de Henri.

L'adolescent doutait, réfléchissait sans cesse, autant avec Henri qu'avec lui-même. Mais, pour perpétuellement bousculées qu'elles étaient, ses idées restaient, au fond, les mêmes, notamment l'une d'entre elle, qui devint son credo indépassable : la magie existe, elle est ce qui tisse la réalité même et nous ne pouvons l'appréhender – saisir la réalité – que par l'imagination.

La magie existe. C'était indubitable à ses yeux, l'expérience de la forêt le lui avait prouvé. Comment sinon, par deux fois, au paroxysme de la douleur – d'abord avec Magalie, ensuite avec son genou – Jean-Luc aurait-il pu surgir exactement au bon moment et résoudre le problème par sa présence même ? Les lutins niaient certes qu'ils fussent magiques : cela ne prouvait rien. Ils ne pouvaient pas le dire aux humains, ou alors ils ignoraient eux-mêmes leur dimension surnaturelle.

Jérémy n'invoquait jamais les lutins comme argument, craignant par là d'aller trop loin et de perdre l'amitié d'Henri. Pour les mêmes raisons, Henri ne mentionna jamais la mort du père de Rémy, qu'il avait appris par une notice nécrologique, à cette nuance près : la mort du père ne constituait pas pour Henri un argument dans le cadre de leur joute verbale. C'était bien plus important que ça : c'était leur amitié même, leur capacité à s'ouvrir totalement l'un à l'autre qui était remis en cause par ce non-dit. Il crut avoir baissé dans l'estime de Rémy et, pour la regagner, réaffirma plus vigoureusement que jamais ses conceptions, son idée : la science.

Il croyait Jérémy parti dans des sphères de réflexion supérieure et voulut l'y poursuivre. Il pataugea dans les Méditations de Descartes et, surtout, alla tâter de son ennemi : Pascal.

 

Mais Pascal n'intéressait pas Rémy. Plus grand chose n'intéressait le jeune homme, semblait-il, sauf le mouvement, et surtout pas les cours. Il vint aux premières heures, écouta plus ou moins, se trouva enfermé sur cette chaise au dossier si inconfortable, et il ne retourna plus jamais dans l'enceinte du collège : le bus scolaire ne fut plus pour lui qu'un bus de ville.

Henri suivait difficilement. Il ne pouvait pas faire autrement que de sécher de temps en temps avec lui, mais il était toujours intimement obligé d'aller s'asseoir devant un professeur, pour l'avenir, pour ses parents.

Quand Henri l'accompagnait, ils se promenaient en ville au hasard des rues, silencieusement et d'un pas pressé, puis se posaient sur un banc, un muret, et s'agitaient en discussion. Et quand Jérémy était seul, il se contentait de marcher, mettant le plus de force possible dans chaque mouvement pour sentir ses jambes brûlées de fatigue – et alors, il tirait encore sur ses jambes, et encore, jusqu'à ce qu'il faille rentrer chez lui.

Ils connurent très rapidement chaque coin de la petite ville. Henri ne voulait néanmoins pas en sortir ; il sentait qu'à trop s'éloigner des lieux, ils dépasseraient les bornes et ne pourraient plus revenir. Jérémy s'en foutait des bornes et voulait voir au-delà. Il le fit un matin d'octobre, sans mettre son ami au courant.

 

L'administration chercha bien sûr à clarifier la situation de cet élève inscrit que l'on n'avait vu qu'à la rentrée, fugitivement, et qui n'avait pourtant pas un si mauvais dossier. Il apparut même dans un premier temps que l'hypothèse la plus plausible, c'était qu'il était mort ; c'est pourquoi l'on tarda un peu à appeler la mère de l'adolescent.

Claude – dont un psychanalyste mal avisé aurait dit qu'elle tentait de reproduire le comportement effacé de son défunt époux pour le faire revivre à travers elle – en parla à son fils. Ce fut une scène éprouvante que cette mère qui, dans l'esquisse d'un dernier sursaut, manifesta une inquiétude apathique :

« Le collège m'a appelé. Ils ont dit que tu n'allais jamais en cours. Tu ne vas pas en cours ?

- Non.

- Et pourquoi ?

- Za ne te regarde pas. » Désarçonnée, Claude eut un silence de quelques secondes qui suffit à son fils pour claquer la porte derrière lui. Pas une seule fois le ton n'avait été haussé. Le sujet ne fut plus jamais abordé.

Si quelqu'un était allé posé la question à Jérémy, il ne se serait pas dit malheureux. Il se trouvait même plus vivant que jamais, d'une vitalité confuse et dynamique. Mais en cette occasion-là, il avait ressenti un profond malaise, le sentiment que son comportement était si difficilement exprimable qu'il ne pouvait même pas se l'expliquer à lui-même – et encore moins à sa mère ; penser que sa mère ne pouvait pas le comprendre lui fit, imperceptiblement, extrêmement mal.

 

De ce malaise, pour ainsi dire de cette blessure supplémentaire, il trouva assez de force pour convaincre Henri de quitter le village. Il aimait marcher seul,  pouvoir s'adonner totalement à des promenades extrêmes, mais il aimait aussi profondément Henri et n'envisageait pas une seconde de  le laisser tomber (quelles que fussent les inquiétudes de son ami à ce sujet) ; si quelqu'un pouvait le comprendre, c'était bien Henri.

Par malheur, il laissa tomber Henri ou, plutôt, Henri chut de lui-même sans qu'il puisse le rattraper. Ce dernier restait anxieux quant à la survie de leur amitié, d'abord parce qu'il appréciait sincèrement Jérémy, ensuite parce qu'il craignait fort d'avoir trop méprisé ses compagnons de cours pour trouver de nouveaux amis – resté seul au collège, il s'était trouvé face à un mur d'hostilité qu'il commençait tout juste à émietter ; et puis, il voulait quelqu'un qui lui corresponde, il voulait Rémy.

La lecture de Pascal fut la cause de sa perte. S'il le lisait dans une perspective critique, bien décidé à en réfuter tous les propos, il ne s'en sentait pas moins affecté par son pessimisme sur la condition humaine (il n'atteignit jamais ce qui touchait au réconfort de la foi). C'est dans un élan brutal qu'il se précipita par conséquent sur ce passage, s'en abreuvant entièrement, croyant y trouver la solution :

« Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au- dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. »

Son imagination ne prévaudrait pas. L'idée l'obsédait depuis quelques jours déjà - il vivait dans l'attente de sa mise en œuvre, et il s'était bien observé dans la glace : il ne suait pas, ni pâlissait pas ; il vibrait tout entier d'impatience. La puissance de la raison, de la science, était à portée de main.

Il lui fallut trouver l'occasion et le matériel nécessaire. C'était là l'obstacle majeur : où trouver une planche assez large, un précipice où l'installer ? Il réfléchissait aux puits profonds qu'il connaissait, en parla innocemment à ses parents, mobilisa son imagination et ses connaissances pour savoir où – où, décidément – se cachait la planche idéale ou même, dans l'état actuel de ses recherches, la plus ridicule des planches de bois. Le problème paraissait insoluble : dans quel pays Pascal avait-il trouvé sa planche et son précipice ? Dans ces contrées montagneuses et rurales, c'étaient des raretés.

Par chance, Henri avait accepté de suivre Rémy hors du village et leurs pas lui donnèrent la solution. Derrière le coude d'une route, à peine caché derrière des massifs fatigués par les débuts de l'hiver (il n'avait pas encore neigé – c'était presque miraculeux), se tenait un semblant de pont, défiant quelques trente mètres de vide. La ruine leur inspira aussitôt une attitude religieuse.

Pierre, mousses, lierres, mauvaises herbes, branches de rails étaient si étroitement liées qu'on ne savait plus qui de la Nature ou de l'Homme faisait ce saut inouï dans les airs. L'édifice était fragile, si fragile que l'on pouvait se demander si il ne tenait pas justement à cause de ça : se sentant chaque jour plus affaibli, n'avait-il pas décidé de s'en remettre au Saint-Esprit ?

Ils s'en approchèrent sans un mot et, leur sembla-t-il, sans un bruit – pourtant leur pas crissèrent, l'un d'eux dût écarter une branche qui claqua ensuite dans le vent ; pour Jérémy, c'était une apparition, un fantasme réalisé, une possibilité de rêve fantastique tant il était étonné de cet ouvrage de pierre. Pour Henri, c'était la solution, la planche et le précipice.

Le précipice, c'était ces trente-deux mètres cinquante auxquels ils avaient tout juste jeté un coup d'œil pour l'instant, plus par désintérêt que par vertige. La planche, c'était ce reste de chemin de fer, et plus précisément, ce bout de rail qui surgissait soudain de la végétation, dressé, fier, horizontal, solide, juste au-dessus d'un des trous du pont.

« Rémy ! dit Henri, et il était transporté : Blaise Pascal disait : l'homme le plus raisonnable du monde, perché sur la science d'un rail, tremblera infailliblement si son imagination sent, au-dessous de lui, la chute ; la science ne tremblera pas – regarde ! »

Il y eut un affreux craquement de fer : le rail s'était brisé.  Henri aussi, trente mètres plus bas.

 

 

Certes, Henri mourut stupidement. C'était un jeune homme d'un esprit très moyen, qui cherchait avant tout à susciter l'admiration d'autrui. Mais c'était un homme sensible, ayant développé une relation pleine de tourments sincères avec Jérémy. Peut-on le condamner ?

Les conséquences de son décès furent désastreuses pour Rémy. Il y eut, bien sûr, les problèmes pratiques : les gendarmes, les questions, la mère en pleurs, prête à mordre le monstre qui avait corrompu et tué son enfant. Surtout, ce fut un ébranlement complet, définitif – le petit jeu des théories n'importait plus. Il fallait maintenant s'en tenir aux faits : la réalité était contre lui et ne méritait que la haine. Il fallait l'attaquer par tous les moyens – par l'imagination, par la magie – par la folie ? - il fallait ressusciter Henri.

Après l'incident des bois (après la mort de son père), il s'était remis à la magie ou, plutôt, il s'y était mis pour de bon. Il avait abandonné toutes ces fumisteries de prestidigitation et avait commencé à se renseigner sur le véritable art des sortilèges.

Internet lui avait été très utile. L'ordinateur était là depuis longtemps, mais il ne fut relié au réseau que tardivement, peu avant la mort du père. Après le décès de son mari, Claude avait commencé à y passer une partie importante de son temps libre, alignant les jeux de lettres. Quand elle était couchée, enfouie dans sa chambre, le jeune homme se glissait sur la Toile et farfouillait en quête de toutes les informations disponibles. La connexion était très lente : le plaisir de la découverte n'en était que plus grand. C'était confus et, lui semblait-il, peu fiable, mais il devait bien y avoir un fond de vérité atteignable derrière les quelques supercheries.

Il chercha à aller plus loin et rentra dans une librairie. Il n'y avait aucun libre valable et le gérant lui rit au nez lorsqu'il l'interrogea. Il recommença à creuser Internet. Henri mourut. Il creusa plus profondément.

Les choses se clarifiaient. La magie, ce n'était qu'une seule chose : le désir, le désir poussé à son paroxysme. Il avait la force de ressusciter Henri – tout son être était orienté vers cette idée. Quand on veut, on peut. Que lui manquait-il ?

Il lui manquait le cadavre.

 

 

Il quitta son état de transe, ses yeux cessèrent de s'agiter dans le vide pour se fixer à nouveau sur l'écran d'ordinateur en face de lui. Il bondit hors du siège, hors de la maison. Autour de la petite barrière blanche, il n'y avait pas un bruit. Les lutins dormaient. Le vent, soufflant discrètement, accompagnait le murmure de leurs ronflements.

Malgré l'obscurité, il sut se repérer aussitôt, atteint le portail en deux mouvements. Il buta sur quelque chose : un chat. Le chat, noir, le poil raide et sali, ce félin qu'il n'avait pas revu depuis son enfance. Ils se contemplèrent un moment, puis continuèrent leur chemin.

Le cimetière était trop loin. Il ne l'atteindrait jamais à pied. Il lui fallait un moyen de transport : la voiture. Il attrapa les clés, tâtonna au milieu des appareillages, puis sut faire démarrer, faire se déplacer le véhicule. Parce qu'il le désirait ardemment, il sut retrouver dans son subconscient les gestes qu'il avait vu faire et les reproduire, presque sans difficulté. La voiture roulait.

 

 

Sébastien allait chez la jolie Mélanie. Le destin en décida autrement : la voiture de Claude conduite par Jérémy percuta le scooter. Choc violent, fracas de tôle, projection de corps : Sébastien l'avait-il vraiment vécu ? Un instant après, il ne le savait plus.

Il était allongé sur le sol, la tête dans le casque, le corps déchiré par l'attaque du goudron. Il y avait des bruits, des claquements de portière ou de branche, des pas fous sur la route (vraiment ? avait-il entendu quelque chose ?) ; on se déplaçait autour de lui, il y avait un faisceau de respiration – une respiration, une personne, un gamin roux, coiffé par le vent, l'œil vers un lointain indéfinissable, un regard noir, d'un noir vibrant comme du café. Sa chemise, son pantalon, son corps entier étaient plaqués par le vent. Il semblait perdu. Il allait l'aider.

Il reçut deux coups de pied au côté droit. L'enfant le frappait. Puis, comme s'il se reprenait, il dit quelque chose, le répéta durement : « Ta carte de crédit. » Durement, mais d'une voix aigüe, déchirée, pitoyable.

Cela continua – il y eut des coups, lui semblait-il – puis cela s'arrêta.

Sébastien était dans le fossé. Il était brisé, mais l'air se rafraichissait de minutes en minutes : il commençait à comprendre. Comprendre qu'il tenterait toute la nuit de remonter. Comprendre qu'il n'y arriverait pas.

 

 

 

Que s'était-il passé ?

On trouva Jérémy prostré sur la tombe de Henri.

En cherchant la magie dans son subconscient, était-il tombé par mégarde sur l'animalité pure du désir ? Non. Sur la route, Rémy avait compris que la volonté ne lui suffirait pas. Il lui faudrait des objets médiateurs puissants – il fallait les acheter, il fallait de l'argent.

Il se pendit dans un moment d'inattention des gendarmes, grâce à des foulards tressés et colorés dissimulés dans sa manche.

Il avait perdu le sens des réalités.

 

 

« Il a, assurément, perdu la raison. C'est – je tiens à le souligner – on ne peut plus triste à dire, ça me désole, mais j'en ai bien peur : l'enfant était fou.

- Il avait perdu tout repère, sans doute.

- Mais – j'ose ici une idée saugrenue – en a-t-il jamais eu ? Sa vie est un gâchis complet, dit Jean-Pierrick.

- Non ! (et le cri de Jean-Luc était sincère) On ne peut pas dire ça. Il a vécu plein de choses incroyables. Il a fait preuve d'idées formidables. Rien n'était prédéterminé – c'était un enfant génial, c'est le sort qui en a décidé autrement.

- Ce que tu désignes sous le nom de « sort » n'existe pas. Rien de tel n'existe, je le répète. L'éducation, elle, est une réalité ; l'inconstance perpétuelle de son tempérament, elle, est une réalité. Il ne pouvait en être autrement.

- Doit-on dire pour autant que c'est un gâchis ? Sa vie n'est pas un gâchis, sa vie était belle. Il pensait sublimement, parce qu'il pensait pleinement ; la fin, quelle importance que le désastre final ? Il rêvait – le café, Magalie, quoi de plus beau ?

- Quoi de plus ridicule, j'ose croire que tu veux dire : quoi de plus ridicule ? La preuve de sa folie, c'est que le jeune homme le plus rationnel du monde – Henri – il a su le corrompre avec ses inquiétudes.

- Je veux croire qu'aucun de vous n'a totalement tort, ni totalement raison ; je veux croire que la vérité est au milieu. Vous vous emportez, vous cherchez à tout prix à définir une grande idée à défendre, vous ne prêtez pas assez d'attention à la nuance : il me semble qu'il suffirait que vous vous modériez pour tomber d'accord, et pour avoir raison, dit Jean-Michel.

- Mais, eh, vous n'avez pas l'impression de vous empêtrer, vous trois, en cherchant à analyser tout ça, à tracer de beaux et jolis fils pour enrober le tout d'explications ? Ne pouvez-vous tout simplement pas admettre l'inexplicable ?, dit Jean-Christophe.

- On s'en fout. » conclut Jean-André.

Posté par Pierre_LittleS à 10:30 - Textes un peu trop longs sans doute - Commentaires [0]

07 août 2008

« Ca ne tourne pas rond ici » (août 2008)

La première version de ce texte était mal improvisée et franchement affreuse. Une opération de chirurgie esthétique plus tard, il garde quelques faiblesses au niveau du fond mais a au moins acquis une forme nettement plus plaisante. Je n'ai pas excessivement de choses à dire en plus là-dessus, si ce n'est qu'il peut-être considéré comme appartenant à un groupe de nouvelles intitulé "Trois temps" dont il constitue le troisième et dernier élément, le second étant La Joie de la balançoire vide et le premier restant inachevé pour l'instant.

« ÇA NE TOURNE PAS ROND ICI »

Le bruit de la machine est un sifflement discontinu et discret. Son allure, celle d'une simple boîte négligemment accrochée au plafond, avec cette petite diode rouge qui feint l'immobilité et cette fente par laquelle elle expire son air glacé.

« Vous verrez, ce climatiseur réversible va vous changer la vie » lui avait dit l'électricien, un courageux bonhomme, vantant bien son produit, plein d'assurance dans son propos. « Ça coute beaucoup moins cher, et surtout ça marche mieux. »

« Je n'avais pas la clim', en fait, avant. Je n'avais que le chauffage. C'est pour ça. Je pourrais respirer l'été, au moins. » répondit Adam.

« Oui, c'est vrai qu'il fait chaud par ici en été. Et même avec la clim' et le chauffage, ça vous reviendra moins cher, vous verrez, je le sais, j'ai posé le même chez moi. Faites moi confiance. »

Adam vit dans le Midi depuis sa naissance – c'est-à-dire depuis quatre-vingt un ans, comme il a appris à le dire avec fierté pour montrer que son âge ne le dérange pas et qu'il éprouve même un certain orgueil à l'idée de ses cheveux blancs, qu'il ne teint que pour éviter d'entendre sa fille se plaindre que le temps passe trop vite.

Il habite ici depuis toujours et n'a jamais pu supporter l'été et sa fichue chaleur. C'est une torpeur pesante, lourde comme une tonne d'oreillers, qui oblige l'homme à se modérer, car chaque geste coûte une force formidable, qu'il ne faut pas gaspiller. On apprend toutefois à apprécier ce « rien de trop » estival et à lui trouver de grandes qualités.

Mais surgit l'automne, et après de si longs mois passés à se restreindre, chacun voit tout mourir autour de lui et commence à se poser des questions sur les vertus de la modération, d'autant que le soleil qui l'impose se fait de moins en moins présent. Comme les feuilles, tout le monde se laisse aller, descendant doucement vers la poussière des plaisirs terrestres.

Et vient l'hiver, foire aux excès. Quand on est dehors, on se presse car il fait trop froid, mais dedans, il fait trop chaud. Sous couvert de redécouvrir les plaisirs simples (la soupe, la cheminée, l'amitié assise sur un canapé, le vin chaud) dans une saison difficile, on passe son temps à vouloir jouir d'un rien. Bientôt toutefois l'utile prétexte de l'hiver ne tient plus : c'est le printemps. On¨est par chance alors totalement dévergondé et on jouit sans se cacher, on sourit, on sourit beaucoup. Mais sourire est épuisant, et puis le soleil se rappelle à nous : modérez-vous, les enfants. On obéit. C'est l'été.

L'excès cède ainsi sans cesse à la modération, et la tempérance à la fougue de la jouissance,  dans la marche des saisons, sans que la plupart des hommes en aient même conscience. Le jeu est, il est vrai, subtil. Une saison ne dure pas quatre mois comme sur le calendrier ; un jour, une heure peuvent suffire à une saison, voire à la succession de toutes. Chacune est l'occasion du même mouvement, faisant succéder à une ascension enthousiaste l'amertume de l'étiolement, ne variant que sur l'environnement et l'économie de la jouissance.

Cela, Adam l'avait longtemps ignoré, se laissant sans cesse bercer par le flux et le reflux de chaque saison. Il arriva toutefois que, un jour, il quitta sa région natale le temps d'une excursion, pour suivre une boucle blonde qui rêvait de voir l'océan, et non cette mer que lui appréciait, mais qu'il évitait de trop aimer parce qu'elle trouvait que c'était une mer endormie. Il n'avait pas prêté grande attention à l'océan, ni à la ville, ni, au fil des jours, à cette femme si lassante, mais avait senti  son oreille comme marquée au fer rouge lorsqu'elle prononça ces mots :  « Ça ne tourne pas rond ici. », au moment même où il sentait, en contemplant le grand soleil qui perçait finalement après trois jours d'averse, son amour pour elle et son goût pour tout s'évaporer avec la pluie.

Elle parlait de l'interrupteur à coté de la porte d'entrée qui activait la lumière de la salle de bain et de l'interrupteur de la salle de bain qui allumait le salon, mais il lui tournait le dos et comprit la chose autrement. Il se rappela son premier amour, et son second, et tous les autres, et se rendit compte avec stupeur que ça n'avait jamais été qu'une éternelle répétition du même. « Le temps n'existe pas » pensa-t-il, illuminé. Pour les arbres, pour la vie, pour l'amour, il n'y a que quatre scènes clés qui se rejouent sans cesse. « Le temps n'existe pas », se répéta-t-il.

Cette révélation le bouleversa car il ne put plus désormais regarder les choses de la même façon. Il ne lisait plus le monde et la vie qu'en terme d'été, d'hiver, de printemps. Il apprit à reconnaître dans chaque saison une tonalité propre qui faisait son avantage sur les autres, mais avec toujours ce même revers de la médaille qui émergeait quand elle tirait à sa fin. Cela n'avait pas la régularité d'un cycle, mais un automne était toujours un automne, quel que soit le moment où il survenait. Il lui suffisait de comprendre cela pour se sentir bien, en accord avec lui-même et avec le monde. Adam vécut dès lors paisiblement.

 

Puis tout le monde en vint à s'acheter un climatiseur. Sa fille le pressa d'en faire autant. Il s'exécuta, la chose lui paraissant bénigne et même, peut-être, utile. L'électricien arriva, lui présenta des modèles sur un catalogue, revint, mit en place les appareils et la climatisation fut expérimentée, puis devint une habitude pour les membres de la maison.

Mais la machine dérange tout. Elle nie le concept même de saison.

Il y a en elle quelque chose de maléfique, comme si elle voulait à tout prix paraître anodine, alors qu'elle ne l'est assurément pas. Pour s'harmoniser à tout, elle s'est teinte en blanc et feint un style sobre pour que le regard glisse dessus sans la voir. Elle a réduit son souffle à un petit bruit léger, mais sait ne pas surprendre par son silence en toussant à l'occasion. C'est seulement lorsqu'on touche à sa télécommande qu'elle lâche un petit son dissonant, un bip inquiet, car sur la télécommande, il y a le bouton d'interruption et elle craint qu'on l'arrête.

En instaurant le froid bouillant de l'hiver dans l'été où il n'a pas sa place, le climatiseur annihile l'essence même du soleil modérateur, puisqu'il lui interdit d'exercer son emprise sur le corps et l'esprit. Ce souffle doux ne peut absolument pas s'adapter à l'été ; pourtant, ce n'est pas non plus l'hiver puisque le soleil est là : il n'y a plus de saisons.

Il a bien tenté de l'éteindre, de s'en débarrasser et de l'oublier, mais il est devenu dépendant de cet appareil – maintenant qu'il sait que la maison peut être emplie d'un air frais plutôt qu'étouffant, il ne peut pas s'empêcher de l'allumer.

De fait, Adam est totalement bouleversé. « Ça ne tourne pas rond ici. » Il jette un regard sur sa femme, assise à côté de lui. De quoi parle-t-elle ? De la télévision, comprend-il. Pour la première fois depuis des années, pour la première fois depuis une nuit au bord de l'Atlantique, il regarde sa femme. Elle n'a plus ses cheveux blonds ; une teinture de blanc les recouvre. Seule signe de vie chez elle, la diode rouge de la télécommande qui s'allume quand elle zappe et ce petit sifflement de souffle qu'elle exhale régulièrement, dérangé par de périodiques quintes de toux.

Une révélation soudaine, une vision ; s'y confondent un soir au bord de l'Atlantique et les années écoulées depuis ; des hivers, des printemps, des automnes, des étés  ; sa femme aux traits si affectés par les fatales saisons ; la petite boîte blanche du climatiseur qui exhale l'air du temps, qui n'est plus le sien ; les saisons l'ont trompé. Derrière leur tournis, le temps existait bien ; Adam a quatre-vingt un ans et commence à douter.

Posté par Pierre_LittleS à 21:58 - Textes un peu trop courts sans doute - Commentaires [0]




La Chair est triste (juillet 2008)

Le motif principal qui fait que ce texte est peut-être un peu violent (si tu as moins de dix huit ans, tu dois d'abord demander l'autorisation de ton papa ou de ta maman) m'est apparu dans une lumière divine lors de la rédaction de Le Muet et la Zombie, qui a d'ailleurs quelles affinités d'esprit (à défaut de style) avec ce texte-ci. Niveau style, ça serait plutôt à relier au piètre texte qu'est Tom, dans l'écriture de la folie intérieure mais à la troisième personne. Il me semble en tout cas que cette nouvelle se débrouille pas trop mal pour arriver à son but : être troublante (tout ce qui pourrait ressembler à une critique sociale n'étant qu'un joyeux prétexte).


LA CHAIR EST TRISTE

« [Le corps est] le plus bel objet de consommation »

Jean Baudrillard, La Société de consommation

 

 

 

Elle s’arrête. Ses doigts puent l’ail, ses mains puent l’ail, l’odeur d’ail se glisse à l’intérieur de son nez, qu’elle imagine, rouge, presque lisse mais tacheté de débuts d’excroissances poilues qui viendront se développer petit à petit, croître jusqu’à s’extirper enfin des narines, pousser jusqu’à la naissance des lèvres, chatouiller le petit sillon sous son nez, l’égouttoir, à chaque coup de vent, si jamais elle ne se coupe pas les poils du nez. Au départ, elle les arrachait, un par un, avec cette petite pince, cette petite pique de douleur à chaque fois, la sensation du travail bien fait ; puis la technologie est venue la délivrer et elle a maintenant un petit appareil pour se raser l’intérieur des narines.

Mais elle pue l’ail, elle le sent, et elle devra s’astiquer consciencieusement les mains. Elle prête l’oreille, se sent ridicule de prêter l’oreille ainsi, et entend, comme d’habitude, le bruit de la télévision dans la pièce d’à côté, le bruit de la télévision mis au maximum pour cacher le son de la radio dans la cuisine, les cris de ces personnages animés écrasant les mots de Brel. Elle regarde sur la table de la cuisine, et à côté du plat avec la viande, à côté du saladier où traînent déjà quelques condiments, il y a bien le petit tupperware, avec l’étiquette vierge dessus. Elle monte le son de la radio, perçoit quelques paroles – Nous valsons enfin tous les – puis le volume sonore augmente dans le salon : Nicolas est bien devant la télé. Elle se concentre et tente d’entendre au-delà du bruit de la télé, des mots de la radio, et il lui semble bien percevoir du mouvement dans la pièce du dessus, la chambre d’Éric. Daniel est au travail.

Sa main serre fort le couteau, elle perçoit comme jamais auparavant la forme de son manche, régulière, lisse, ferme, coulante aussi. Elle serre le manche, glisse un crayon dans sa bouche, serre les dents, et se coupe l’annulaire de la main gauche au niveau de la première phalange.

Elle ne crie pas, elle souffre mais se retient de crier. C’est déjà fini, déjà presque fini. Ses dents s’enfoncent dans le crayon, elle sent le goût du bois dans sa bouche, elle sent le bois prêt à craquer et pendant quelques instants elle a confusément peur, peur que le crayon ne se brise, qu’elle crie, que Nicolas entre dans la chambre, qu’Éric soit dans le jardin et la voit par la fenêtre (que ferait-il dans le jardin ? il n’est jamais dans le jardin, ce n’est plus de son âge), mais déjà elle attrape le doigt, ses doigts attrapent ce doigt qui n’est déjà plus le sien, et le pose dans le tupperware. Elle sent que ce qu’elle fait est inhumain, impossible, mais en dépit de tout, en dépit du sang – mon Dieu, ce sang, elle n’avait pas vu ce sang, elle n’avait pas prévu ce sang – elle se tourne, ouvre le tiroir du congélateur, y met le tupperware à l’endroit prévu, sous ce vieux paquet de pancakes qu’elle a acheté un jour et oublié le lendemain, pense au sang, au sang qu’elle répand – si quelqu’un ouvre le congélateur, il verra le sang, si quelqu’un ouvre le congélateur, il verra le sang, ça n’est pas rationnel. Elle ferme le congélateur, retire le crayon de sa bouche, crie, jette le crayon sur la table, crie.

« Maman ? » c’est la tête de Nicolas déjà à la porte de la cuisine, l’air affolé.

 

***

 

Finalement les choses ont été simples. Personne n’a compris que le doigt ait pu disparaître comme ça, mais personne n’a jamais rien suspecté pour autant. Seulement, Nicolas n’ose plus entrer dans la cuisine de peur d’y rencontrer le doigt, de trébucher, de tomber à terre et de voir le doigt sous un meuble, d’attraper une assiette sur la table pour aider et de voir le doigt tapi dessous, de voir le doigt.

Éric feint l’indifférence. Quand le cri l’a amené dans la cuisine, il a su rester calme, adulte, et elle a ressenti de la fierté pour lui ; c’est lui qui a couru dans la salle de bain pour y chercher des compresses, c’est lui qui a appelé Daniel. Il a été inquiet, très inquiet, mais n’est en aucun cas prêt à l’admettre, il veut s’en foutre, qu’on pense qu’il s’en fout ; il croît que le je-m’en-foutisme est une maturité, sans se douter que c’est lorsqu’elle l’a vu le téléphone à l’oreille, dire « Papa, y a un problème » qu’elle l’a trouvé grandi, qu’elle s’est vu, elle-même, des dizaines d’années plus tôt, quand elle était seule avec sa sœur, sa sœur qui était tombée dans l’escalier – ce jour-là, elle avait le même âge ; son corps à elle avait tremblé si fort, comme ses doigts pour composer le numéro, sa voix au téléphone.

Daniel, Daniel s’est montré inquiet, fort inquiet. Il a eu cet air et ce ton si paternels qu’il avait toujours eus avec elle, qu’elle avait trouvés si rassurants, des années auparavant, et qu’elle ne supporte plus aujourd’hui. Il est arrivé rapidement, même si ces dix minutes lui ont paru affreusement longues, et il l’a conduite à l’hôpital encore plus rapidement.

« Vous n’avez pas le doigt ?» ont-ils demandé aux urgences. Alors les trois hommes de la famille, du plus petit au plus grand, se sont regardés – personne n’avait pensé au doigt, quelqu’un avait vu le doigt ?

Elle s’est sentie coupable, puis ridicule tandis qu’on s'occupait d'elle, et en même temps apaisée par le calme de l’infirmière, ses geste précis, maîtrisés, la simplicité de ses mouvements. Progressivement, elle a commencé à rêvasser et est restée silencieuse tout le trajet du retour. Machinalement Daniel avait mis la radio, mais elle n’entendait qu’une vague mélodie, la tête posée contre la vitre, ses yeux ayant vaguement conscience des formes qui défilaient au bord de la route, les poteaux, les maisons, les gens.

Puis elle a regardé son doigt. Son regard, sans qu’elle ne l’ait vraiment prémédité, glissa sur sa main, et vit le pansement, qui lui parut énorme, et le doigt, le doigt qu’elle sentait là, présent, elle voyait sa forme, son contour, sa couleur, les articulations, l’ongle dur. Et dans le même temps, le doigt n’était pas là. L’habitude du doigt, la présence de ce doigt qui l’avait accompagné toute sa vie, qu’elle avait sucé bébé, qu’elle avait pointé enfant, qu’elle avait rongé, que ce garçon lui avait doucement caressé, un soir, au collège, avec le dos de son doigt à lui, passant doucement le dos de son doigt, si doux, puis étendant le mouvement à la main, à son bras, glissant progressivement vers tout son corps jusqu’à ce qu’elle lui dise non.

Elle sentit quelques larmes naître au bord de ses yeux, et se demanda si elle devait les retenir ou non, mais déjà l’une d’elles s’échappait, passait doucement sur sa joue, et cette sensation apaisante la décida. Elle ne pleura pas beaucoup, juste des petites larmes silencieuses, régulières, lentes. Daniel  ne le remarqua d’abord pas, puis il tourna le visage par hasard, le vit, et ne dit rien.

Quand la voiture s’arrêta dans le jardin, elle ne pleurait plus, seul demeurait la sensation apaisante de la peau du visage comme lavée par les fils d’eau des larmes. Quand sa main défit la ceinture, quand elle poussa la poignée de la portière, quand elle fut ballante, inutile, en attendant que la porte de la maison soit ouverte (Daniel cherchait ses clés dans son sac ; il s’avérerait que, de toutes façons, on avait oublié de fermer la maison en partant), alors sa main lui rappelait son doigt.

Dans l’entrée, chacun reste silencieux quelques secondes, puis Éric grimpe quatre à quatre les escaliers jusqu’à sa chambre pour aller s’en foutre ; Nicolas allume prestement la télévision et, presque dans le même mouvement, s’assoit sur le canapé ; Daniel attrape une bière dans le frigo (elle a brièvement peur quelques instants qu’il n’ait ouvert le congélateur et y ait découvert le doigt) et magnanime, annonce en s’asseyant à la table de la cuisine qu’il fera le repas ce soir. Elle s’assoit avec Nicolas pour regarder la télévision.

Le lendemain matin, les choses reprennent leur cours normal, et elle oublie presque le doigt pendant quelques jours. Ou plutôt non, elle ne l’oublie pas, mais elle n’ose plus mettre en œuvre la suite de son plan.

 

 

***

 

Elle a brutalement envie de goûter le doigt. Comme tous les samedis, elle satisfait les besoins naturels de son mari, sans grande envie peut-être, mais il faut bien pourtant. Elle a son pénis dans sa bouche, ce sexe masculin auquel elle a toujours trouvé quelque chose d’artificiel, qu’elle a toujours plus vu comme un vêtement mal enfilé que comme un organe, elle a son pénis dans sa bouche et, l’idée du doigt en tête, elle s’interrompt.

Elle a congelé le doigt pour pouvoir le manger et désire ardemment essayer - connaître le goût de la chair.

Comme elle s’est interrompue, le regard prêt à jouir de Daniel quitte le plafond, sa bouche abandonnant dans le même temps son murmure grognant d’excitation grimpante pour laisser sortir un grognement complexe, assortiment d’interrogation inquiète, de frustration et de rage. Obéissante, elle reprend l’agitation du va-et-vient buccal dans un mouvement simpliste et détaché, mais qui semble pourtant suffire. Elle prend néanmoins de plus en plus conscience de cette présence dans sa bouche, de cette chair dans sa bouche, et elle se sent gourmande, elle développe le mouvement de ses lèvres, de sa langue, leur passage sur la chair tendue, déjà prête à mordre dedans, dès qu’elle en aura appréciée la texture.

Mais déjà le pénis se contracte, éjacule, tremble, virevolte brièvement comme une mouche coincée dans un verre, puis retombe, s’imposant de plus en plus comme un objet lourd, qu’elle éloigne de sa bouche comme on crache un chewing-gum, sa langue agressée, malgré l’habitude, par le goût du sperme.

Tandis qu’elle va se laver la bouche dans la salle de bain, elle sait que Daniel n’en profite pas pour admirer la courbe de ses fesses, comme tant d’années auparavant, mais qu’il contemple béatement cet infâme plafond gris, elle sait qu’à son retour dans la chambre, il lui faudra caresser Daniel, le soutenir dans l’attente du retour de son érection, la longue attente, puis qu’il faudra se mettre à quatre pattes sur le lit pour qu’il puisse éjaculer en elle en regardant le mur au-dessus du lit, comme tous les samedis.

Elle ne peut pas en vouloir à Daniel de ne plus la regarder, elle-même se regarde dans la glace, l’amer visqueux persistant dans sa bouche, elle-même se regarde dans la glace et ne remarque même plus ses seins, ses épaules, son petit menton, ses petites lèvres, son petit nez, son regard, elle ne voit plus que ses cernes, ses ternes flaques grises.

D’ordinaire, le samedi, elle pense à la semaine qui va arriver, à ce qu’il faut préparer, à ce pour quoi il faut s’inquiéter. Elle planifie. Mais aujourd’hui, patiente manipulatrice du pénis, puis culbutée comme un chien, crispée sous l’assaut, elle ne pense qu’au doigt. Elle voit le petit tupperware avec l’étiquette vierge dessus, le petit tupperware sous le paquet de pancake, avec encore quelques gouttes de sang dessus, sa langue glisse dans le dos de ses canines, sa langue sent leur solidité, leur fermeté, leur bout, leur bout aiguisé, sa langue caresse ses dents, sa langue passe sur ses dents, ses dents râpent sa langue. Pour la première fois depuis douze ans (c’était un lundi), elle gémit.

Surpris, Daniel éjacule aussitôt.

Il s’affale, yeux mi-clos, à sa place du lit, étendant les bras comme le Christ sur la croix. L’idée du doigt est toujours en elle, trop présente, et elle va la chasser à l’eau froide sous la douche, le jet sur son visage l’aidant d'abord à ne plus penser à rien, à réfléchir calmement ensuite..

Elle ne peut pas, elle ne peut absolument pas manger le doigt maintenant. Nicolas et Éric ne sont pas là, oui, mais Daniel est là, bien là, et bien qu’il somnole généralement quelques minutes de satisfaction chaque samedi, bien qu’il s’abandonne ensuite sur le canapé pour ne pas le quitter, elle ne peut pas prendre le risque de cuire et manger le doigt en sa présence. Il lui faut attendre.

Mais quand ? Quand ? Lundi, se dit-elle, lundi, c’est promis. Quand ils seront tous partis, avant que Nicolas ne rentre pour le déjeuner, elle aura le temps, tout son temps.

 

 

***

 

Le silence l’environne. Comme à chaque fois, il la trouble. Elle est toujours surprise par l’absence de bruit qui surgit après le départ des hommes, trop surprise par l’existence même du silence pour le trouver reposant. Elle sent qu’il va fondre à chaque instant, que le temps du silence est un temps actif, un temps où il faut tout faire, tout préparer, où l’on ne s’assoit que pour se relever. Comment autant de silence peut-il passer si vite ?

Il faut qu’elle fasse vite. Elle ouvre le tiroir du congélateur : la boîte de pancake est toujours là. Elle la pousse et revoit pour la première fois le tupperware, tâché de sang, le couvercle bleu laissant deviner un petit bout rose. Elle le sort, le pose sur la table de travail, n’osant pas encore l’ouvrir. Elle sort, aussi mécaniquement que pour un steak, la poêle, l’huile, allume le feu. Et le tupperware est toujours sur la table de travail, il n’en bouge pas.

Elle l’ouvre. Le doigt est là. Deux phalanges, un ongle, comme un résidu de saucisse. Que faire de l’ongle ? Elle ne peut décemment pas manger l’ongle. Faut-il l’enlever après, ou maintenant ? Elle n’ose pas l’enlever maintenant, le doigt est encore trop un doigt, de la chair humaine crue. Si elle arrache l’ongle, elle imagine déjà le rouge nu et fragile en dessous ; non, elle l’arrachera après la cuisson.

Elle jette le doigt dans la poêle. C’est bien de la viande, ça commence à cuire. Elle pense à la peau, aux os, à l’ongle. Il n’y aura pas grand-chose à manger, se dit-elle. Et comment est-ce que je vais dépecer ça ? Les dents, je vais le manger avec mes dents.

C’est presque prêt. Elle le pique avec une fourchette : oui, la cuisson est bonne. Involontairement, elle se lèche les babines. Elle pose une assiette sur la table où elle dépose le doigt, avec un verre d’eau, un couteau, une fourchette, une serviette.

Il faut faire vite, pense-t-elle.

Elle boit un peu d’eau, regarde le doigt, boit à nouveau un peu d’eau jusqu’à vider le verre, le remplit. Du sel ? Non, pas de sel, elle veut connaître le goût exact de la chair humaine. Elle tient le doigt avec la fourchette, plante la fourchette dedans, sans difficulté, comme une saucisse, et avec le couteau détache l’ongle. Que faire de la peau, faut-il manger la peau ? Non, elle n’en a pas envie. Délicatement, elle retire la peau, c’est facile, c’est incroyablement facile – et la chair apparaît.

C’est bon, se dit-elle. Je peux le manger avec mes doigts, ce serait ridicule de le manger avec le couteau et la fourchette, c’est trop petit, trop prêt de l’os. Elle le goûte – un petit morceau. Pas mauvais, mais elle n’arrive pas à nommer le goût. Elle attrape un plus gros bout, sa dent ripe sur un os tandis qu’elle arrache toute une phalange. Un petit goût sucré, non ? C’est bon, c’est pas mauvais.

Mangeons patiemment, il faut en profiter, on n’en mange pas tous les jours. La chair sous l’ongle a-t-elle le même goût ? Il doit y avoir une petite nuance, au moins de texture. Elle croque, mais avale presque aussitôt malgré elle, sans avoir le temps de savourer, quand elle se rend compte que le doigt est presque fini.

Tu es trop gourmande, se dit-elle. Tu manges trop vite. Mais elle a déjà mangé le bout restant.

Le silence l’environne à nouveau.

 

 

***

 

 

Nicolas est rentré en geignant : il y a une épidémie de poux à l’école. Elle est inquiète pour lui, elle espère qu’il n’attrapera pas de poux, c’est tellement pénible. Par mesure de sécurité, elle lui lave minutieusement les cheveux.

La mousse du shampoing englobe presque entièrement ses mains, elle ne voit plus que deux moignons affairés dans les cheveux de son fils. Elle ne pense plus à son doigt. Quand elle ne voit pas sa main, comme maintenant, il lui semble qu’elle est intacte. Et quand elle voit sa main, à défaut d’être intacte, elle est normale.

Comme ses moignons agissent presque par eux-mêmes, son esprit vagabonde. Nicolas a sur la tête une masse de cheveux proprement hallucinante, se dit-elle. Il faudra les lui couper. Il a bien grandi, se dit-elle. Mais il est un peu pâle, trop pâle, il ne sort pas assez, il passe trop de temps devant la télé… C’est vrai, il a une mauvaise peau (comme elle), il faudra toujours qu’il se méfie du soleil, mais avec un peu de crème, il pourrait profiter de l’été (c’est bientôt l’été, dans deux semaines) plutôt que de rester derrière sa télé.

Dans leur malaxage, les moignons dispersent la mousse qui s’était répandue sur la nuque, révélant un morceau de peau rougie. Il a attrapé un coup de soleil. Sa peau est rouge, cuite.

Le doigt. Elle n’a pas réussi à s’en contenter. C’était une impression fugace qu’elle a eue, un apéritif. Elle n’a pas, non, elle n’a pas réussi à vraiment connaître le goût de la chair. Elle veut en devenir familière, elle veut que son goût fasse partie d’elle.

Elle n’a pas de remords pour le doigt. Oh, si, peut-être, mais elle les refuse. Elle sait que ça n’est pas autorisé, mais elle n’y voit rien de condamnable. Elle sait qu’on ne veut pas qu’elle le fasse, mais elle sait qu’elle ne peut que le faire, et donc on ne peut pas la condamner pour ça. Il lui faut plus de doigts.

« Maman ! »

Elle lui a fait mal. Ses mains se sont agitées trop violemment, ont serré plus que frotté, torturé plus que malaxé, elle a pressé fort, trop fort. Elle s’apaise, prend un rythme volontairement doux. Ça ne sera pas moins efficace. Mais il lui faut faire quelque chose.

Quand elle pensait au doigt, elle regardait fixement la chair cuite de son fils. Elle ne peut pas faire ça. Il lui faut agir, elle ne peux pas laisser sa curiosité la dépasser. Il faut qu’elle goûte encore.

Son fils lui tourne le dos dans la baignoire et regarde le mur en face, à quoi pense-t-il ? A quoi pensait-elle à neuf ans ? Il ne sort pas assez et il n’invite presque jamais d’amis. Il passe trop de temps devant sa télévision. Comment a-t-il attrapé ce coup de soleil ?

« Tu as attrapé un sacré coup de soleil.

-Oui, répond-il, du moins c’est ce qu’elle croit entendre.

-Il faudra te mettre de la Biafine. » Il est là, à côté d’elle, elle le touche, il a la tête penchée en avant, les yeux fermés peut-être, ses petits bras ballants. Elle le sent déjà étranger – mais il n’a que neuf ans !

Elle ne peut pas se couper un autre doigt. Où trouve-t-on des doigts ? Elle ne peut décemment pas couper le doigt de quelqu’un d’autre. Ce n’est pas un doigt qu’elle veut, de toutes façons. Il lui faut plus que ça.

 

 

***

 

 

« Christine, j’aimerais qu’on parle. J’aimerais beaucoup qu’on parle. Qu’est-ce qui ne va pas ? » Daniel est là, grande figure dominante et inquiète, penché vers elle. Elle est surprise, et le regarde désemparée. Elle réalise aussitôt qu’elle ne pourra jamais dire ce qu’elle a fait, et ce qu’elle fera, à personne, qu’elle ne peut même pas le formuler. Elle sait ce qu’elle veut, mais pas ce qui ne va pas.

« Rien, dit-elle.

-Tu es sûre ? » réplique-t-il aussitôt, comme s’il s’attendait à cette réponse (et sans doute, oui, il s’y attendait). Elle ne répond pas. Elle sait qu’il veut entendre quelque chose, qu’il ne lâchera pas le morceau, qu’il s’inquiète pour elle – car oui, sans aucun doute, lui l’aime encore.

« Oui. » Elle est assise dans la cuisine, des mots croisés posés devant elle. Il pose une main sur le dossier de sa chaise, toujours debout, comme pour l’englober. Elle n’aime pas ça, elle n’aime pas cette façon calme qu’il a de se positionner en présence apaisante. Il tire une chaise et s’assoit à côté d’elle, son genou vient toucher le sien, son dos toujours incliné, préoccupé, vers elle. Elle le hait.

« Tu as vraiment l’air fatiguée ces temps-ci. Tu ne souris jamais, tu ne parles presque plus. La nuit, tu ne dors quasiment pas, et quand tu dors, tu t’agites. Il y a quelque chose qui ne va pas, je le vois bien. On ne peut pas cacher ce genre de choses à son mari, je le vois tout de suite.

-Je suis un peu fatiguée, c’est tout.

-Un peu ?, dit-il. Elle hait son inquiétude inquisitrice.

-Je m’inquiète. Je m’inquiète pour Nicolas. » Elle s’inquiète pour son enfant, c’est normal. La réponse plaît à Daniel. Il est un père calme, lucide, pragmatique.

« Oui, il est trop solitaire, ça n’est pas bon pour lui. Il va falloir l’envoyer en colo, en août. J’en ai parlé à Thomas, tu sais, mon collègue de travail. Il m’a dit que son fils allait en Bretagne. J’ai pensé qu’on pourrait l’envoyer là-bas aussi. Les prix sont raisonnables. » Il se tait. Elle lève les yeux de la table et le regarde. Il est calme, toujours calme, mais elle sent que quelque chose ne va pas.

« C’est tout ?, demande-t-il, c’est tout ce qui te préoccupe ? » Elle ne répond pas. « Dis-moi, Christine, (sa voix vibre d’affection soucieuse), tu regrettes d’avoir arrêté le travail ? »

Malgré elle, un petit rire, bref mais méchant, sort de sa gorge. Il est embarrassé. « J’étais caissière, Daniel, caissière. Caissière. » Elle l’a pris en défaut. Il est gêné. « Il faut que j’aille étendre le linge. » dit-elle.

Et en effet, il faut qu’elle s’en occupe. Elle va chercher le panier et commence à attacher les vêtements au fil. Elle se fait la remarque que l’absence de son doigt ne la dérange pas tellement, au fond. Il ne lui était utile dans aucune tâche quotidienne. Elle peut se permettre un doigt de plus. Peut-être que ça la satisfera.

***

 

 

Elle s’arrête. Elle se sent plus vivante que jamais, tout son corps lui est présent, tout son environnement, aussi. Elle les hait. Sur son bras droit, il y a ce gros point de beauté qui jaillit dans un espace de graisse. Sa salive, sous prétexte d’humidifier, rend sa bouche suintante. Son cœur bat, il se crispe, se roule en boule comme un hérisson écorché vif ; puis dans un sursaut, il se gonfle de suffisance, comme s’il ne craignait plus rien, mais il sent sa suffisance l’envahir, il a peur car il sent qu’il va bientôt éclater, qu’il ne peut assumer sa condition d’être grandissant, il regrette le temps où il était un fœtus blotti ;  alors il crache, il rejette tout son sang pour redevenir l’être mort mais insouciant qu’il était auparavant. Et il recommence, sans cesse, sans savoir s’il veut vivre ou mourir, mais faisant vivre tout le corps pourtant, forçant le sang à l’instabilité permanente, l’emmenant partout, le sang maltraité qui ne sait pas si un jour il cessera de travailler.

Il y a le bruit, le bruit de la télévision, le bruit du grondement des machines, ce bourdonnement incessant de l’électroménager, son propre bruit, sa respiration, le bruit de ses mouvements. Et il y a l’odeur, d’autant plus insupportable qu’elle n’arrive pas à la caractériser, une odeur infâme, une odeur de confusion stérilisée, comme si plutôt que d’effacer l’odeur du monde, on l’avait recouverte d’un vernis, un vernis gris, qui sans cacher l’odeur de tout ce qui existe lui ajoutait l’odeur de ce qui n’existe pas.

Elle se coupe deux doigts, brutalement, le majeur et l’index, comme dans du beurre. Elle relève le couteau et le rabat encore, son auriculaire tombe sur la table de travail. Daniel, médusé, l’a regardé faire.

 

***

 

Daniel, médusé, la regarde faire. Il lui attrape la main de peur qu'elle ne recommence à se couper quelque chose. Il la serre pour la contrôler. Le sang s'écoule des deux plaies. Elle sait que Daniel ne comprend rien, elle sait qu'il n'a probablement pas encore fait le parallèle avec le doigt précédent. Elle sait que Daniel, dans l'immédiat, l'empêche de goûter la chair. Elle a les doigts sous ses yeux, les deux saucisses humaines qui l'attendent après être tombées mollement sur la table de travail, qui y gisent maintenant, à portée de main, mais Daniel la retient, Daniel a attrapé ses deux mains (ce sont ses mains, comment ose-t-il y toucher ?) Daniel a attrapé ses deux mains et les maintient en l'air, mais Daniel ne sera pas plus fort qu'elle, non, pas cette fois, d'un geste brusque, d'une force inouïe, elle envoie Daniel à terre. Il tombe violemment sur le sol et reste là, stupide – il a peur d'elle – oui, il a peur d'elle – maintenant elle a les doigts à portée de mains, à portée de bouche, elle tend la main vers l'un d'eux – elle avait fait erreur, elle ne peut pas connaître le goût de le chair quand elle est cuite, il lui faut le goût de la chair crue, c'est là qu'on la découvre pleinement, elle attrape un des doigts et voit Daniel, elle voit Daniel et se lèche les babines, elle se lèche les babines et se jette sur Daniel, mord dans son cou, une morsure profonde, un cri, il s'agite, il réagit enfin, elle tend la main et attrape le couteau, il tente de s'échapper, il tente de ramper hors de portée, elle le plante, elle plante sauvagement le couteau dans sa cuisse, un cri, dans son ventre,  deux fois, et elle mord. Elle sent ses dents plus puissantes que tout, un cri continu, elle attrape sa main, sa main forte d'homme rassurant, et goûte – goûte la chair humaine.

Posté par Pierre_LittleS à 21:53 - Textes un peu trop longs sans doute - Commentaires [0]

01 août 2008

L'Immortel (c.1998-99 ?)

J'évoquais et présentais précédemment ce qui est sans trop de doutes identifiable comme mon premier texte. Celui-ci est le second ou le troisième, je  sais pas trop - je n'ai aussi qu'une vague idée de sa date et ne peut qu'affirmer l'avoir réalisé avant dix ans ou à dix ans pile. Pour des raisons qui méritent vraisemblablement d'être précisées, je n'arrive pas à avoir le même mépris pour celui-ci que pour mon tout premier. Les principaux motifs sont peut-être que l'effet d'imitation de mes lectures est moins marqué, le sujet moins prétentieux et le traitement toujours joyeux. 
Comme face à une tragédie grecque, je me retrouve en lisant ce texte face à quelque chose que je ne connais pas et dont je n'arrive pas à saisir toutes les idées ou les représentations qui l'ont motivé, sachant pertinemment que certaines choses que j'y lis étaient tout simplement inconcevables pour mon lointain ancêtre qu'est le moi-enfant. J'en suis réduit à me baser sur des données archéologiques et des témoignages pour le situer : je sais ainsi que le Groupe du Chef central ici et dans d'autres romans de ma personne était un jeu que je menais avec des amis (on notera la preuve définitive que ma modestie n'est qu'affectée, puisque dans ce jeu, le Génie, c'est moi).
Et sans prétendre que ce texte est exempt de défauts (je n'ai d'ailleurs rien retouché, même en matière typographique, par ce souci si curieux qu'est l'authenticité), je m'amuse en le lisant.

 

Pour avoir accès à la mise en page originale, ainsi que pour des raisons de confort, on pourra utiliser la version.doc

 

L'IMMORTEL

Personnages

Benjamin Capone

Adore les mitraillettes, les diamants… Voleur depuis son enfance, ami de maternelle de Gorille.

Mathieu Gorille

Aime Superman, les bonbons, casser les murs…Il est doté d’une force fabuleuse, ami de maternelle de Capone.

Clément Capone Frère de Benjamin

Mêmes qualités que son frère

Pierre Einstein

Connaît l’encyclopédie de A à Z, le dictionnaire de A à Z, Tout de A à Y. Enfant, il était déjà génie de l’informatique et de l’électronique.

Marie Esuréla

Reine du déguisement, meilleure que Gordon en vêtement. Son déguisement préféré est celui de Marie Esuréla

Jack Licha alias L’immortel

Possède la faculté d’avoir neuf vies

 

1er chapitre

Mais qui

est-il ?

 

 

Un jour, un jour presque comme les autres, dans la C.A.G.E. (Camp Anti-Groupe du chef Extraordinaire), de drôles d’oiseaux questionnaient un homme masqué.

 

« Etes-vous prêt à supporter cette épreuve ?

- Oui, je suis prêt.

- Surtout, n’oubliez jamais que vous avez un seul but et que vous ne devrez jamais reculer… ».

 

Un quart d’heure plus tard, un homme, peut-être le même que celui du paragraphe précédent, espionna les alentours de Madrid, en Espagne, où se déroule le fameux « Yes, angeles » (oui, anges) une fête bénévole pour combattre les maladies mortelles. Au bout d’un moment, il stoppa. Il avait trouvé ce qu’il recherchait. Il s’approcha sans bruit et s’empara de sa « proie » avec énormément d’agilité et de souplesse. S’enfuyant, il jeta quelque chose derrière lui.

 

2ème chapitre

Mais où

Est-il ?

 

 

« Bon , il va falloir préparer l’attaque. Alors, génie, tu vas aller chercher Clément ordonna Benjamin Capone.

- D’accord, j‘y vais ! »

 

Le Génie partit et revint un peu plus tard, essoufflé, annonçant :

« Clément est introuvable !

- Quoi ? tu as mal cherché, tu as regardé dans la cave ? demanda la Rusée inquiète.

- Oui !

- Dans l’atelier ? demanda le Chef paniqué.

- Oui !

- L’entrepôt ? demanda, nerveux, Musclor.

- Oui !

- Mais, alors, Clément a disparu, se rendit compte le Chef. Toi, fais des recherches sur ordinateur ; toi, déguise-toi et vas en ville ; toi, tape et interroge le premier policier passant ; moi, reste calme ! »

 

3ème chapitre

Mais où

Est-ce ?

 

Un quart d’heure plus tard, Marie Esurela revint, bredouille. Encore un quart d’heure plus tard, Musclor revint une lettre à la main. Il fit donc son rapport :

« Tout les policiers était au truc de bénévolat, j’ai pas pu les frapper, mais j’ai trouvé une lettre ; je vais vous la lire :

 

Chers imbéciles, j’ai capturé votre salle gosse nommé Clément et j’ai décidé de vous l’échanger contre le meilleur d’entre vous (si vous savez ce que signifie meilleur). Et si vous osez vous demander pourquoi, dites-vous que c’est un défi. Le meilleur d’entre vous se livrera au centre du cimetière le 23/5 et n’oubliez pas, le meilleur, patates !

Avec mon plus grand beurk

Au dégoût du revoir

L’immortel

- C’est simple, Musclor, tu t’en charges, il va regretter ça ! ordonna le Chef. Quant à toi, Génie, informe-toi sur le nom qu’il a donné…

- Pas la peine, interrompit le Génie, c’est déjà fait. C’est un physicien surdoué qui a eu une fois un accident de travail sur un expérience sur l’immortalité. Ses cobayes étaient des chats, et il s’est retrouvé avec neuf vies, et maintenant, il s’est converti en criminel. Il a déjà perdu cinq vies, la première, lorsqu’on ignorait tout, lors d’un cambriolage, une autre en prison, une autre lors d’un accident, une autre lors d’une tentative de passage de frontière et la dernière lors d’un défi contre un autre criminel.

- Je viens de penser à quelque chose, déclara la Rusée, cet immortel doit s’attendre à ce qu’on lui envoie Musclor, il faudrait plutôt envoyer le Génie…

- Moi!?!?

- D’accord, Génie, tu y iras. décida le Chef.

- J’irai où ? Il n’a même pas précisé quel cimetière !

4ème chapitre

Mais…

Bien sur !

 

 

Le chef décida alors de faire faire des recherches sur les cimetières de Madrid. Voici la liste :

  • Cimetière mort

  • Cimetière d’Espagne

  • Cimetière des pauvres

  • Cimetière du centre

  • Cimetière de l’aile gauche

  • Cimetière de l’aile droite

  • Cimetière des animaux

« Pour moi, dit Musclor, c’est le cimetière des animaux, parce qu’il a neuf vies, comme un chat, et si les chats ont neuf vies, ils revivent dans ce cimetière.

- Désolé, mais, pour moi, s’exprima le Rusée, c’est le cimetière du centre, car il aurait voulu donner les deux informations en même temps.

- Oui, bien sûr, j’avais aussi pensé à ça ! répondit Musclor.

- Bien sûr, Musclor, mais le plus important c’est de savoir quelle tombe est au centre…Voyons, c’est H.Chatont, c’est bien ce cimetière ! pense à voix haute le Génie.

5ème chapitre

Mais où

S’est il envolé ?

 

 

Le Génie commença alors à se préparer. Parmi ses affaires, il y a :

  • 1 gilet bararme

  • 1 pomme de terre multifonctions

  • 1 casse-croûte ( et oui, il a bien le droit de manger)

  • 5 mini-disques

  • et 1 ordinateur.

Le 23/05, le Génie alla comme prévu au cimetière, suivi de l’immortel, suivi de Musclor, du Chef et de la Rusée. Lorsque le Génie se trouva en face de la tombe, tout se passa très vite : le génie fut pris dans une cage volante qui l’emmena, Clément sortit de la terre, l’immortel ne sourit pas longtemps car il fut attaqué par Musclor et la Rusée, le Chef sauta vers Clément, Clément sauta vers le Chef, ils se percutèrent, l’immortel s’enfuit laissant Musclor et la Rusée face à des gaz lacrymogènes, la Rusée et Musclor sortirent leurs masques mais ne purent rattraper l’immortel, ils abandonnèrent et retournèrent jusqu’au Chef et Clément qui se remettaient de leurs chocs. Ils commencèrent alors à discuter :

«Cet immortel est plus coriace que je le pensais. déclara Musclor.

- Et intelligent…Plus rusée que moi, en tout cas, car le Génie s’est « envolé » dans une cage qui se modifie automatiquement pour la personne qu’elle contient. continua la Rusée.

- J’espère qu’il s’en sortira…soupira le Chef.

- Le comble, c’est que si on savait où il est, on pourrait l’aider, mais on ne le sait pas !dit Clément, à moins que… »

6ème chapitre

Mais…

Comment ?

 

 

Pendant ce temps, le Génie passa devant des rayons X. Ensuite, il se retrouva dans une prison étroite, possédant trois caméras et de simples barreaux et se rendit compte que toutes ses armes avaient disparu. Toutes, sauf une, cette une n’était autre que la pomme de terre dans le casse-croûte.

 

Pour commencer l’évasion, le Génie déconnecta les caméras. Ensuite, il sortit sa pomme de terre, la mit sur fonction scie, entama la destruction des barreaux, mais, lorsqu’il eut scié un barreau, une énorme porte de fer commença à descendre. Alors, le Génie passa entre les barreaux et sauta…

 

Un peu plus tard, le temps de reconstruire ses accessoires, le Génie marcha dans un énorme et long couloir, cherchant une sortie. Le couloir avait une étrange allure de tunnel. Après avoir fait cinq cents mètres, il commença à ressembler à une grotte. Au bout d’une heure, il s’écria :

« Mais … comment… »

7ème chapitre

Mais…

C’est vrai !

 

 

« …êtes-vous arrivés là ? » C’est à ce moment que le Chef  _car c’était bien les quatre autres compères du groupe du chef que le Génie a vu_ répondit :

« C’est une longue histoire, mais je vais essayer de te la raconter :

Après ta disparition, l’immortel s’étant enfui, Clément a pensé que, vu sa vanité, l’immortel allait nous lancer le défi de te retrouver, et il n’avait pas tort car, huit heures plus tard, nous reçûmes une lettre de sa part disant que le chien dort toujours à sa niche. Je dois avouer que nous avons mis un certain temps à comprendre que cela signifiait qu’il fallait aller au cimetière des animaux, car l’immortel est comme un chat et car « dort » était dans le sens de dormir éternellement. Bon, en bref, nous sommes venus ici. Il faudrait que tu saches, pour comprendre, que tu es dans la tombe de LI CHA, un chat chinois…

- …et vu que le vrai nom de l’immortel est Licha Jack… J’ai compris… »

8éme chapitre

Mais comment

parler ?

 

 

« Bon, on sort, j’ai hâte de casser la g*** à ce *** grogna Musclor.

- D’accord ! Si tu me promets de parler poliment…répondit la Rusée.

- Mais… on est des bandits… remarqua Musclor.

- Ce n’est pas une raison… » continua la Rusée.

Au bout d’une longue conversation sur le comportement des criminels, le Groupe du Chef maintenant réuni prit le chemin de la sortie (Ouf). Mais (quoi encore, c’est pas bientôt fini), en sortant, il y eut un grand flash de lumière, puis le Groupe du Chef enfin réuni (déjà dit) réapparut dans un truc bidule chouette machin chose.

Le Génie observa, Musclor vérifia l’état de sa force, Clément sauta de joie à la vue d’un panneau indiquant un parc d’attraction gratuit, la Rusée remarqua qu’ils étaient dans un monde de dessins animés et le Chef se demanda s’il y avait « des banques dans ce truc bidule chouette ».

9ème chapitre

Mais…

Ils se font tous aspirer ou quoi ?

(Non, seulement deux se sont fait aspirer)

 

 

C’est à ce moment précis (14 h 51 59s) qu’apparut un robot géant, marchant vers le Groupe du Chef et possédant une sorte d’aspirateur grossi mille fois, et aperçu par Musclor.

« Regardez ! ! ! ! ! » Alors, le Chef demanda calmement à la Rusée :

« A ton avis, qu’est que c’est ?

- Je n’en sais rien !.répondit calmement la Rusée.

- Il faudrait demander au Génie. Où est-il ?.questionna calmement le Chef.

- Je crois qu’il a été «aspiré ». déclara calmement la Rusée.

- Et où est Musclor ? interrogea calmement le Chef.

- Il a été «aspiré » aussi. répondit calmement la Rusée

- On fait quoi maintenant ? … dit calmement le Chef voulant donner des ordres.

- Planquons nous ! » intervient alors Clément. Et, encore heureux pour eux, ils se planquèrent. Après son passage, la Rusée bégaya :

« Il…il…il est …est parti…

- Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

- Je demandais s’il était parti ! Oh ! T’es sourd ou quoi ? ! ?

- Ah ! Bon ! Oui il est parti !

10ème chapitre

Mais…

Parle correctement !

(message de la Rusée à Musclor)

 

 

Pendant que trois membres du groupe du chef s’effrayaient à la vue d’une empreinte du gros truc bidule machin chose, Musclor et le Génie observèrent le lieu où ils s’étaient réveillés.

« Mais… c’est exactement comme dans la pièce où je fus enfermé ! s’étonna le Génie.

- Ca nous donne une indication en tout cas ! C’est cet *** de *** d’immortel à la *** qui nous a amené ici.

- Si on peut dire amener… » Pendant cette discussion, le Génie réfléchit et sortit son casse-croûte.

« Oh !Génie ! Ce n’est pas le moment de manger !… Euh…Tu m’en passes un bout…

- Imbécile ! Ce n’est pas pour manger ! C’est pour sortir d’ici ! » et il sortit la pomme de terre multi fonctions et refit la même chose que dans un précédent chapitre… Sauf que Musclor ne passa pas… Alors, il découpa la seconde barrière, un peu moins rapidement quand même, même pas assez rapidement pour Musclor, qui donna un super coup de pied à la barrière et la fit tomber sur le Génie. Encore heureux pour ce dernier, dans les dessins animés, on n’a jamais mal. Eh, oui !

11ème chapitre

Mais qu’est-ce

Qu’on fait maintenant ?

 

 

Pendant ce temps, le Chef, la Rusée et Clément ont décidé de suivre le robot. Au bout d’un moment, le robot stoppa (Pourquoi et comment ? c’est le Génie et Musclor qui ont endommagé très très très légèrement la fonction marche du robot) alors le Chef, la Rusée et Clément foncèrent dans sa direction et le rattrapèrent au bout de … voyons…. 6 minutes, 53 secondes et 3 centièmes. Oui c’est ça.

« Qu’est ce que l’on fait maintenant ! demande Clément.

- Je ne sais pas…? répond le Chef.

- Moi non plus… répond la Rusée. Ils réfléchirent longuement puis se dirent que s’ils se débrouillaient pour être aspirés, ils pourraient réussir à accéder à l’intérieur de cette machine infernale. Mais c’était impossible car le Génie et Musclor avaient, dans la cabine, tout bousillé. La seconde possibilité était de réussir à casser un morceau de la paroi : Impossible. La troisième qui leur vint à l’esprit était d’escalader : trop dur. Alors ils attendirent que le Génie et Musclor se montrent…

12ème chapitre

Mais une corde ne

Peut pas tomber en panne

(Message de Musclor au génie)

 

 

C’est vers ce moment que Musclor et le génie tentèrent une sortie. Musclor déchira dans la paroi un morceau de deux mètres carré (Il en fut d’ailleurs très étonné car d’habitude, il arrache 10m2) et le Génie prit une corde. Musclor s’étonna :

« Tu n’as pas plus…sophistiqué ?

- Non. Mais lorsque que l’on réfléchit…C’est mieux comme ça !

- Pourquoi ? questionna Musclor, entièrement ahuri.

- Parce que la corde ne risque pas d’avoir une panne ! Ce qui serait dangereux !

  • Ouais… Bon…Peut- être… »

C’est sur cette phrase que se termina la discussion. Le Génie commença à faire glisser la corde sur laquelle Musclor était accroché. Mais, sans raison apparente (excepté le poids de Musclor quand on compte ses muscles dans le calcul), la corde céda. Quelques secondes après, Musclor se retrouva avec des étoiles et des oiseaux qui lui tournaient autour de la tête (effet dessin animé) au pied du Chef, de Clément et de la Rusée qui avaient un point d’exclamation au dessus de la tête (effet…dessin animé !).

13ème chapitre

Mais comment

Rentrer chez nous ?

(Mystère et bulle de B.D.)

 

 

« … Une corde ne peut pas tomber en panne… Hein ! » fut la première phrase que Musclor prononça une fois passées les étoiles…Le génie se laissa alors tomber. Une fois réanimé, il répondit :

« Non, elle rompt mais ne tombe pas en panne.

- Oui, bon peut-être, mais, maintenant que l’on est réuni, il faudrait peut-être songer à retourner chez nous suggéra le Chef.

- C’est vrai, et moi, j’ai une idée ; si on retournait à l’endroit où le Génie a été emprisonné, on pourrait peut-être inverser le processus …proposa Clément.

- Non, ça m’étonnerait, car l’endroit où le Génie a été emprisonné, il est dans ce robot. remarqua Musclor.

- Moi, j’ai deux idées, déclara la Rusée, la première, c’est qu’il faudrait retrouver le lieu où on est apparu dans ce monde, et chercher le mécanisme, la seconde, c’est de rechercher l’Immortel afin de lui soutirer des informations et, dans la limite du possible le faire nous faire rentrer chez nous.

- Bon !… On va faire ça ! Vous, Génie et Musclor vous fouillez le lieu de notre arrivée ; Moi, Clément et la Rusée, on cherche l’Immortel ! Rendez-vous, si on n’a pas d’ennuis, ici, dans trois heures ! » ordonna le Chef.

14ème chapitre

Mais où est

La source ?

(J’entends la source, le renard et la belette…)

 

 

Ils se séparèrent alors. Le Génie et Musclor commencèrent à aller vers leur lieu d’arrivée. Il leur fallut une demi-heure pour aller du robot au lieu où ils avaient atterri.

 

Pendant ce temps, les trois autres membres du Groupe se dirigèrent vers une ville. Ils mirent un quart d’heure pour y arriver. Une fois arrivés, ils cherchèrent à se renseigner mais la ville était déserte. Une alarme assourdissante retentissait. La plus grande bâtisse les intrigua à cause de ces radars et de ces antennes ; la porte qu’ils comptaient ouvrir leur résista. Ils durent l’enfoncer. Une fois la porte ouverte, ils furent encore plus étonnés car elle était d’une apparence ultra moderne avec ses dix-sept ascenseurs, ses centaines d’ordinateurs. Le bruit venait d’en haut du bâtiment. Ils n’étaient pas au bout de leurs surprises.

 

Pendant ce temps, Musclor et Génie avaient accédé au lieu d’atterrissage. Le Génie commença à creuser un arbre pendant que Musclor inspectait les buissons. Ils ne trouvèrent rien. Ils en vinrent à la conclusion que la source devait être écartée de l’endroit d’atterrissage. Ils commencèrent à fouiller dans un périmètre limité à 100 mètres. Ils ne pouvaient que rien trouver car il n’y avait rien. Ils décidèrent de passer à 500 mètres.

15ème chapitre

Mais qu’est-ce

Que tu dis ?

J’ai dit…

 

 

« On devrait commencer par le dernier étage pour fouiller et redescendre au fur et à mesure vu que le bruit vient d’en haut. proposa Clément.

- Peut-être mais il faudrait trouver un moyen afin que le bruit ne nous éclate pas les tympans, car moi, j’y tiens à mes oreilles. remarqua le Chef.

  • C’est vrai et j’ai la solution. Regardez derrière vous, sur le bureau à droite. Il y a des casques anti-bruit, on pourra entendre un minimum du son extérieur et on pourra parler grâce aux radios. »observa la Rusée.

Les casques se posèrent alors sur les oreilles. On fit un test radio, tout fonctionnait. Les quinze premiers ascenseurs n’étaient que des peintures sur le mur. Le seizième était en panne. Le dix-septième était dans un sens et dans le mauvais. L’unique solution était de prendre les escaliers. Dans le manque d’envie de faire trente étages à pied d’un coup, ils commencèrent par le premier. Il n’y avait rien. Ce fut pareil jusqu’au vingtième étage. Là il y avait des provisions et une machine à boissons rafraîchissante. Ils décidèrent de faire une pause. Elle dura quelques minutes ; ils repartirent et ils ne trouvèrent rien d’intéressant jusqu’au vingt-neuvième étage. Le bruit venait de cet étage là. Il sortait d’une sirène de la taille d’une sirène de mer. Mais il y avait aussi un écran avec le robot stoppé dessus.

16ème chapitre

Mais…

Bien sûr !

(Veuillez excuser la répétition)

 

 

Ils se rapprochèrent de l’écran. Sur celui-ci était inscrit, en bas du robot, un message disant : Alerte ! Robot en vue ! Sirène d’alarme !. Alors, ils comprirent tout, même le Chef et Clément. Tout fut clair dans leur esprit.

« Mains en l’air ! s’écria l’immortel descendant du trentième étage.

- Explique-moi quelque chose. J’ai compris que tu t’es amusé en terrorisant le peuple de ce monde avec ce robot et que le peuple de ce monde a créé des dispositifs pour se protéger et , ainsi, éviter des pertes aussi bien humaines que matérielles Mais je n’ai toujours pas compris comment tu as découvert ce monde. L’as-tu, au moins, découvert ? demanda calmement la Rusée après avoir fait volte face.

  • Et bien ! Ma chère, tu n’es pas si rusée qu’on le dit. J’aimerai bien voir ton visage étonné lorsque tu le sauras, mais je n’aime pas répéter. Passez devant moi et suivez mes ordres à la lettre. ».

Il les emmena face au mur, sortit une télécommande de sa poche, fit sortir un ascenseur du mur, ils le prirent et sortirent dix étages plus bas en ouvrant la « porte » dans la machine à boissons gazeuses. Il souleva une caisse de vivres vide et puis ils descendirent par une trappe ; et là ils comprirent pourquoi il avait parlé de se répéter. Sur une chaise, ligotés solidement avec des chaînes, Musclor et le Génie.

17ème chapitre

Mais enfin

Des explications !

 

 

Il attacha le reste du Groupe du Chef et partit. Les explications commencèrent. Ce fut le Chef qui commença :

« Comment vous êtes vous fait attraper ?

- On ne sait pas vraiment…On a senti une force invisible qui nous a entraîné puis on s’est retrouvé collé à une grande plaque de fer mesurant au moins 1 kilomètre…

- …N’exagère pas, Musclor ! Il s’agissait, je suppose, d’une sorte d’aimant à être humain, car un lapin nous a « accompagné ». expliqua le Génie.

- Mais comment a-t-il découvert ce monde ? L’a-t-il créé ? questionna la Rusée.

- Il l’a créé. D’abord, il a commencé par dessiner toutes les faces d’une forêt. A l’intérieur sont apparus automatiquement des animaux. Puis il a créé une ville où sont apparus des hommes…Chaque mois, il ajoutait une partie. En quinze ans, il avait fini. répondit le Génie.

- Mais, rassurez-moi, en méchant, il n’a fabriqué qu’un robot. demanda, pas rassuré du tout, Clément

- Ben…On lui a pas posé la question à vrai dire. Mais, pour l’instant, le principal c’est de sortir. déclara Musclor.

18ème chapitre

Mais on

Veut sortir !

 

 

On décida d’abord que le plan serait voté. L’improvisation fut acceptée à 3 contre 1, Clément n’ayant pas le droit de voter et la Rusée assurant que ce n’était pas logique. Musclor commença par « enlever » ses chaînes puis il cassa celles des autres. Clément découvrit que le mot de passe de la porte était : « Sésame, ouvre-toi ! ». La Rusée charma un garde dont personne ne soupçonnait l’existence (petit problème de l’improvisation), le Génie désactiva les autres, et le Chef fit le plus difficile :…… donner les ordres.

Le problème fut, qu’une fois sortis, ils se retrouvèrent avec, en face, des guêpes géantes, qui, au lieu d’être jaune et noir, étaient or et fer.

Mais à ce moment des plus tragiques (comme d’habitude), surgit une lueur d’espoir : ce n’était pas un oiseau, ce n’était pas un avion, non, ce n’était pas Superman, c’était une guêpe, une vraie, en dessin animé, qui aurait pu énerver à sa vue les autres guêpes. La lueur fut, mais la lueur disparut, et, tout ça, parce que les fausses guêpes étant trop grosses, elles ne pouvaient l’apercevoir, et en plus après, elle piqua Musclor, qui énervé, l’écrasa. Mais malgré cet accident, les guêpes avaient continué à les fixer de leurs grands yeux.

 

19ème chapitre

Mais qui

Est-ce ?

 

 

Soudain, surgie de nul part, apparut, pas exactement Superman, la B.D. de Superman que Musclor sortit de sa poche. Musclor en consulta quelques unes, puis dit, joyeux :

« Ca y est ! Je sais ! Il suffit d’attendre que quelqu’un d’autre, un ami, vienne nous sauver ! ».

Et, en toute sincérité, c’est un peu ce qui arriva. Sauf que ce ne fut pas Jimmy Olsen, mais un total inconnu dans une jeep qui apparut, freina face au Groupe du chef, les fit monter et ils partirent avec les guêpes derrière eux. Vu que les guêpes les suivaient plutôt que de les attaquer, ils s’en chargèrent. Musclor arracha et fit voler deux ou trois arbres, le Génie utilisa un pistolet fabriqué maison, la Rusée charma et demanda à des passants de les attaquer, le Chef, comme d’habitude, distribua les ordres vu qu’il n’avait pas d’armes, et, Clément leur tira la langue (la sienne pas la leur).

Au bout de dix minutes d’attaque non-stop, il n’en resta plus qu’une qui évitait tous les dangers. Elle faillit faire tomber de la voiture le vaillant conducteur une première fois, mais, la seconde fois, malheureusement, elle réussit. Il tomba violemment à terre et resta inanimé, le Chef prit alors sa place, la guêpe abandonna la poursuite, mais emporta le corps encore inerte du mystérieux chauffeur.

20ème chapitre

Mais, imbécile

On en meurt !

 

Un peu plus tard, le Groupe du Chef décida de s’arrêter pour la nuit. Ils commencèrent à discuter de la journée du lendemain :

« Moi, je pense qu’on pourrait aller , discrètement, mettre un peu la pagaille dans le bureau de l’immortel.

- Moi, je propose qu’on retourne au robot afin de prendre un maximum d’électronique que je pourrai trafiquer afin de pouvoir se défendre.

- C’est tout ?…Bon…Je vais départager les groupes, la Rusée ira avec Musclor dans le bureau de l’immortel, et Clément, le Génie et moi rendrons une visite au robot. Si la nuit vous porte conseil, vous m’en parlerez demain matin. » Après cette discussion, on mangea et on se coucha. La nuit ne porta pas , pour une fois, conseil. La séparation eut lieu de bonne heure pour une question de temps et de se faire repérer ou non. Juste avant celle-ci, le Chef déclara tel César : « Veni, Vidi, et bientôt, Vici, cet immortel de pacotille ! »

 Une fois que l’équipe « Chef, Clément, Génie » fut arrivée à son terme, ils commencèrent à manipuler le robot, le « calé » en électromécanitique alla d’un coté, puis de l’autre se placèrent les « non calés » en , je cite, électro machin truc. Mais, à un moment et demi après leur arrivée, un des deux « j’connais que dale à cette m….. », dont je n’oserai citer le nom, fit malencontreusement tomber, de l’autre coté heureusement pour lui, le robot qui écrasa la personne qui se trouvait de l’autre coté. Petite Spécification pour les idiots (P.S.) : le robot pesant 1 000 000 000 000 Kg doit obligatoirement, même avec l’effet dessin animé, tuer la personne qui se trouve de l’autre côté. Merci.

21ème chapitre

Mais où est

Le vrai et le faux ?

 

 

Juste après le grand « Boumbadaboumpifpafpouf », le Chef et Clément dégagèrent, bout par bout, les plaques de ferraille et les conduits électriques.

Soudain, Clément s’écria :

« J’ai trouvé un morceau de jambe ! C’est dégueu, on voit même les veines… »Mais, comme lui expliqua le Chef, ce que Clément prenait pour des veines, c’étaient des fils électriques.

« Mince ! Il m’avait pas dit qu’il était un robot…Mais, t’en es pas, toi, aussi, un ,au moins ?

  • Non ! Le Génie n’est pas un robot ! c’est l’Immortel qu’il l’a cloné en robot !!! Et le Musclor qui est avec la Rusée doit en être un également !»Ils réfléchirent à ce qu’ils allaient faire, puis, oubliant avec qui était alors la Rusée, ils décidèrent d’aller là où devraient encore se trouver le Génie et Musclor, c’est-à-dire à l’endroit où ils doivent chercher la source.

  • Pendant ce temps, la Rusée continuait sa marche avec le faux Musclor. Les vrais Génie et Musclor se dirigeaient aussi vers la ville, ne les ayant pas vu à l’endroit du rendez-vous. Chaque groupe aperçut l’autre.

Le faux Musclor se clona, on ne sait pas comment, deux fois. Musclor s’occupa des deux clones, les deux clones n’ayant chacun qu’un bras, ce fut un avantage. Le Génie et la Rusée se chargèrent de l’autre. La bataille commença. Le Génie fut neutralisé par une projection d’une longueur d’un trajet de marathon, la Rusée fut assommée par un arbre et Musclor se révéla impuissant face au trois « lui ».

22ème Chapitre

Mais on vous a déjà

Dit qu’on voulait rentrer !

 

 

Les deux clones rentrèrent dans l’autre clone. Musclor, le Génie et la Rusée surent en prendre avantage. Le Génie revint en trampopieds, la Rusée réanimée se jeta sur le Faux Musclor avec l’aide du Vrai Musclor. Le Faux fut immobilisé. Le Génie l’assomma à la tête avec ses trampopieds. La Rusée dit une blague très, très, très, très drôle (d’ailleurs, j’en rie encore) :

« Cet immortel va être condamné pour faux et usage de faux. » Après ce « petit » accident, les trois membres du Groupe du chef partirent à la recherche du reste de leur groupe. Une bonne demi-heure plus tard, ils se retrouvèrent. Ils discutèrent :

« Je me pose une petite question, comment l’immortel arrive-t-il à créer autant de trucs ? Et comment rentrer chez nous ?

- Déjà, la source de notre arrivée n’était pas là où on a atterri…

- Moi, je crois savoir comment rentrer…déclara d’un ton mystérieux la Rusée

- Comment ? demandèrent en chœur le reste du groupe.

-  Et bien…Peut-être que celui qui nous a sauvé des guêpes sait.

- Qui ?demandèrent Musclor et le Génie.

- On va vous expliquer… » Après l’explication, on se dirigea illico presto vers la prison.

23ème chapitre

Mais il y a

Une belle pagaille

 

 

Une fois arrivé à la prison, le Groupe du Chef se dirigea vers leur ancienne cellule. Ils prononcèrent la formule magique.

A l’intérieur les attendait l’immortel, un révolver à la main. Il fit feu. Le Groupe du Chef sauta à l’intérieur. Clément fut touché. Le chef se précipita vers son frère. Il fut à son tour touché. Le Génie reçut une table sur la tête. L’inconnu réagit. Il fit un croche patte. L’immortel tomba alors qu’il allait déclencher l’alarme. Fou de rage, sautant sur l’alarme, il donna un coup de pied à l’inconnu qui perdit légèrement connaissance. Musclor attrapa le Chef et Clément, la Rusée réanima les autres et ils partirent en courant.

A l’entrée, se trouvaient encore un fois les guêpes. L’inconnu s’écria à l’étonnement de tout le monde sauf Musclor : « Au secours Superman ! ». Et Superman arriva et neutralisa les guêpes. Puis il partit. L’inconnu déclara qu’il fallait d’abord partir, après il donnerait les explications.

Une fois retourné à la voiture, il commença à expliquer :

« Mon nom est Thomas Brein. J’ai reçu la mission de capturer l’immortel par la C.A.G.E. Mais, j’ai une question, vous, qui êtes vous ? Pourquoi êtes vous là ?… »

24ème chapitre

Mais

Superman…

 

 

« Nous…On est des détectives privés. On a été chargé d’une enquête sur l’Immortel… inventa le Chef qui s’était remis de sa blessure, contrairement à Clément.

- Je vois. Bon, revenons à nos moutons…J’étais donc chargé de cette enquête. Un jour, j’ai découvert le local où habitait l’immortel. J’ai aperçu les dessins, un ordinateur, tout était sans dessus dessous, bref, c’était le bord**. Malencontreusement, en tapotant sur l’ordinateur, je me suis propulsé ici…

- Oui, mais, pour Superman…

- C’était moi, car j’ai découvert le local dans ce monde et j’ai créé ce Superman, qui m’est entièrement dévoué.

- C’était pareil pour la voiture ?

- Oui.

- Et vous pensez pouvoir nous faire rentrer chez nous ?

- Oui, mais il me faudrait le local et du temps.

  • On peut avoir ça… » 

Brein proposa alors de faire lui-même la cuisine. Le Groupe du Chef mangea sans voir que Thomas envoyait sa nourriture dans l’herbe. Les membres du Groupe du Chef eurent d’abord mal à la tête, puis ils tombèrent de fatigue et s’endormirent.

 

25ème chapitre

Mais c’est

Pas fini ?

 

 

Un peu plus tard, Thomas Brein conduisait la voiture avec, à l’intérieur, les cinq membres du groupe du Chef endormis. Enfin, pas tous, car Clément avait refusé de manger le soir précédent. Il tapota Musclor ,qui était à côté de lui, pour le réanimer. Musclor se réveilla. Clément réanima la Rusée qui était de l’autre côté. Ainsi, tout le monde fut réveillé. Ils firent semblant de dormir. Ils roulèrent jusqu'à la prison. Il fit appeler l’immortel qui descendit et l’accueillit comme un allié. Brein lui montra le Groupe du Chef endormi. Il sourit. Thomas lui plaça alors très rapidement un mouchoir sur la bouche. L’immortel tomba dans les choux. Thomas Brein le lança sur le Chef et le Génie qui eurent du mal à continuer à simuler leur endormissement. Thomas roula jusqu’à un petit bâtiment. Il y traîna le Groupe du Chef et l’immortel. Il tapota sur le clavier d’un ordinateur. Il y eut un grand flash et tout le monde (excepté, naturellement, Brein) se retrouva dans des bocaux.

Les membres du Groupe du Chef discutèrent à travers leur bocal. La question que chacun se posait était : Quand ce cauchemar arrivera-t-il à sa fin ?

 

Réponse : Peut-être dans le prochain chapitre.

26ème Chapitre

Mais quel est

Le Rapport ?

 

 

L’évasion commença. Chacun de son côté, sauf Clément qui commençait à être mal en point, testa les différentes possibilités de sortie qui s’imposaient à eux. Ils découvrirent qu’il suffisait de prononcer une certaine phrase dont voici des exemples : Musclor ; Triple cloné, Le Génie ; Un robot sur la tête, Clément ; une balle par ci…, La Rusée ; Oh ! Que j’aimerais que vous me tuiez cette guêpe et le Chef ; Retrouvez moi Clément !.

Les phrases étaient :

Musclor : Superman ! !

Le Chef : Je me charge de distribuer les ordres

Clément : Sésame, ouvre-toi

Le Génie : Une corde ne tombe pas en panne

La Rusée : Pas de commentaires (Eh !Mais y a pas de rapport avec le roman !).

Le reste de l’évasion se passa sans problème. Le Chef déclara avoir aperçu l’Immortel dans les couloirs, mais même si on le crut, on ne s’en préoccupa pas.

 

 

Fin

Comme on dit toujours à la fin d’un roman…

D’ailleurs, j’ai jamais compris pourquoi…

 

Epilogue

Quelques semaines

plus tard

 

 

Clément était rétabli. Le Génie fit le résumé des recherches que lui avait demandé le Chef :

 

« D’abord, Thomas Brein est bien un membre de la C.A.G.E. Mais sa véritable mission n’était pas que d’attraper  l’immortel, mais aussi notre Groupe. Il commença d’abord par contacter l’immortel afin de le lui donner un monde de dessins animés, car il se trouvait que le véritable auteur de ce monde c’était lui, en échange de notre capture. Après la suite du plan, vous la connaissez…Par contre, l’immortel s’est bel et bien évadé. D’après le rapport, il serait retourné dans l’«autre monde» et il y serait bloqué grâce à un système de destruction automatique…Ainsi se sont terminées les neufs vies de l’Immortel… »

 

 

 

Re-fin

Et pour de bon !

 

Posté par Pierre_LittleS à 16:56 - Textes un peu trop longs sans doute - Commentaires [0]

02 juillet 2008

La Poule et le Soleil (juin 2008)

Rédiger un texte léger lors d'une nuit d'insomnie stressée, c'est visiblement possible. Je déclare par ailleurs unilatéralement que cette scènette est estivale : d'une frivolité un peu conne mais plaisante, avec de la sueur en agrément.


LA POULE ET LE SOLEIL

Pourquoi, quand l’ombre passe, la poule se tait ? Tant que la lumière l’éclaire pleinement, elle laisse vibrer son cri dans un résonnement de gorge presque infini, dans ce roulement terrible du chant de la poule dans sa gorge, qui semble s’enfoncer en elle, écraser et tout emporter sur son passage, comme une boule de neige dévalant la pente, grossissant, grossissant, charriant les amygdales, les cordes vocales, la galerie complexe des tuyaux intérieurs aviaires, et pourtant, alors que le vibrato de la poule semble s’enfoncer, se noyer dans ses poumons, dans ses tripes, il semble aussi plus fort, plus clairement perçu à l’oreille du passant intrigué et de la sieste dérangée. La poule chante le divin enfant – elle a produit un bel œuf, à la forme et à la taille homologuées, quoiqu'un peu enrobé sur le dessous, c’est vrai, mais bon, ce n’est pas grave, l’enfant n’en sera que plus robuste. Quel bel œuf, vraiment, d’apparence si lisse, mais à la surface en fait bien moins simpliste que cela, comme recouverte d’une petite peau de balle de golf…. Et cette couleur ! oh, cette couleur ! A-t-on jamais vu orange plus délicatement rosé ?
C’est un bel œuf qu’elle a sorti de son cul, assurément, mais pourquoi la poule arrête-t-elle de chanter quand un nuage passe devant le soleil ? C’est un arrêt brusque, dès que la nue frôle l’astre, comme un conducteur qui pile quand l’ombre d’un sanglier surgit dans la lumière des phares. Mais pourquoi s’arrête-t-elle ?

La sieste dérangée se fout du pourquoi et ne se préoccupe que du combien : combien de temps va-t-elle se taire ? Il est vrai que la sieste se fait les yeux fermés, indifférente aux éclipses de nuage.

Le touriste n’établit pas de corrélation directe entre le chant et l’éclairage. Accordons lui qu’il n’a pas pu prêter une attention très prolongée au cri de la poule ; il aurait bien voulu, mais la touriste, en réajustant son sac à dos, a produit une ligne de mouvement et de couleur, comme sur une toile de maître, attirant d’abord son regard sur l’épaule nue mais innocente, le faisant glisser (bien malgré lui) vers la courroie brune du sac à dos, puis tout le long de la toile, jusqu’à cet arrêt trop brusque du sac dans le dos, le jaune du débardeur contrastant trop fortement avec le brun, forçant par là le regard à s’appuyer, pour se rassurer, sur la ligne invisible de la colonne vertébrale (qu’en fin anatomiste il connaissait bien), pour vite retrouver le trait fin des lombaires dans une brève apparition de peau rougie par le soleil entre le jaune du haut, légèrement collé par la sueur, et le bleu du short, trop moulant pour être honnête. Oh, ce short, et cette ligne, cette courbe, cette forme si délicate des fesses, comment ne pas la –
Mais la touriste, qui ne se mate pas le cul, a prêté attention à la poule.
« Eh, c’est marrant, dit-elle.
-hmm, m ?, dit-il.
-La poule a arrêté de chanter pile quand ça s’est assombri. » Le nuage quitte alors le soleil dans une dernière bise, et la poule se remet à chanter. La touriste admire quelques instants le spectacle, puis :
« C’est bizarre, non ?
-…Peut-être qu’elle marche à l’énergie solaire ? », dit-il (il est spirituel).
Mais c’est peu plausible.

Pour la chienne, la chose est claire :
« Quand j’étais toute gamine, ma mère nous prenait moi et mes frères, elle nous attrapait par la peau du cou et elle nous posait un à un sur le toit de la maison (elle y accédait par plusieurs vieilles caisses posées contre le mur), elle nous amenait sur le toit et elle nous montrait le soleil couchant (c’était le soir), et elle nous disait : "Regardez bien les enfants, quand la lumière et le soleil disparaissent, c’est la nuit. Et la nuit, c’est différent du jour. Y a des choses bien dans la nuit, y a des choses pas bien, mais la nuit, c’est différent." Et elle nous a dit ça tous les soirs, pendant trois ans, tous les soirs avant qu’elle meure parce qu’on doit tous mourir un jour. Alors moi je dis, la poule, elle a dû entendre maman un jour, elle a dû l’entendre et elle a dû le retenir : quand y a plus le soleil et la lumière, c’est la nuit, et la nuit, c’est différent.
-Arrête de dire des conneries, lui intime son maître. Cette poule est trop jeune pour avoir entendu ta mère. Surtout qu’elle est même pas née ici. »
La chienne glisse sa tête entre ses pattes sur le sol en signe de dépit, et le maître continue à écouter la poule s’interrompre quand un beau nuage d’un blanc laiteux passe devant le soleil.

L’œuf sait pourquoi sa mère chante et s’interrompt. Il le sait, ou plutôt il le sent confusément, comme il se sent confusément exister, parcelle d’être baignant dans l’œuf, agencement progressif d’atomiques cellules d’un jaune laiteux virant au rose, croissance du demi-être dans la sécurité de la coquille. Il a envie de dire à sa mère qu’il la comprend et qu’il l’aime, comme s’il ne devait plus jamais pouvoir le faire ensuite, mais il n’y arrive pas parce qu’il n’a pas encore de voix, pas encore de corps formé, pas encore de conscience. Cette mère que lui cache la coquille, il la voit très bien dans son chant, il voit sa gorge, il voit son bec, il la voit, et son chant que la coquille lui cache, il l’entend très bien, dans les vibrations de l’air et de l’être qu’il provoque, comme il voyait le ciel vivre et les nuages se mouvoir dans le ciel, cachant le soleil quand les vibrations disparaissent ; maman, maman, maman.


Et la poule en chantant regarde le soleil. Elle a pondu un bel œuf, un beau fils, un beau chant, qui ne mérite que la lumière. Quel besoin a-elle de chanter si le projecteur n’est pas sur elle ?

Posté par Pierre_LittleS à 19:08 - Textes un peu trop courts sans doute - Commentaires [0]

09 juin 2008

Identités (juin 2008)

Comme le texte précédent, ce machin a été réalisé en parallèle de l'audition attentive et studieuse d'un cours de littérature doublée d'une prise de note studieuse et attentive.
Contrairement au texte précédent, il obéit à un impératif de départ plus complexe que le simple « Écris sur un mot », impératif que je tais parce que le but de ce genre d'impératif est bien de réussir à faire comme s'il n'était pas là.
Comme le texte précédent, c'est court.
Contrairement au texte précédent, il n'a pas été écrit dans un état de conscience merveilleuse, mon esprit étant poussé vers la marge par les kilogrammes de la fatigue.
Comme le texte précédent, je pourrais somme toute peut-être me dispenser de mettre ici ce qui n'est qu'un exercice d'écriture.

Mais non.


IDENTITÉS

L'ancien, chose vieille, être pénible, parcourait des yeux la salle. L'exposition était intéressante, ah ça oui, intéressante, ah ça c'est sûr oui. Son corps restait toutefois dans l'entrée, d'abord car il était d'avance fatigué à l'idée de se déplacer, de ce déroulement grippé des membres, de ce basculement des jambes risqué, soit disant progression, en fait casse-gueule, mais il était aussi retenu dans l'entrée par le plaisir simple de voir la foule réunie dans cet endroit clos, emmurée par les photographies. L'imaginaire des gens (ils n'en ont pas conscience, le plus drôle est qu'ils n'en ont pas conscience), là où ils s'imaginaient le libérer, le lâcher vers les cieux, l'esprit vu comme un ballon rouge avec une ficelle au bout, parfois, mieux, comme un ange avec des ailes avec une ficelle au bout, alors que, quoi ! cette libération, elle a un support, un SUPPORT quoi, comment voulez-vous qu'avec un support, on s'envole, qu'avec les pieds sur la photo ferme, vous voliez ?! La femme à côté de lui se tourne  - il a chuchoté ses cris intérieurs, laissé s'échapper sa pensée, son esprit a voulu s'enfuir, il a tiré sur sa ficelle, poussé jusqu'aux cordes vocales, mais la ficelle est élastique, l'esprit revient, revient toujours, même si... S'exercer, s'exercer à retenir l'esprit, à retenir la ficelle, cet esprit est mien, mien, vous croyiez que j'allais le laisser partir hein, hein, hein, vous le pensiez ?

Le langage des yeux du vieil homme, ces signes d'un autre dialecte, d'un Autre mode de pensée, effraie la jeune femme, cet homme n'est pas comme moi, cet homme est brisé, on a coupé quelque chose en lui, pense-t-elle spontanément, cette idée nette jaillit aussitôt dans son esprit. Être l'objet de l'attention de cet homme golem, à la glaise recroquevillée, ridée comme l'escargot à force d'avoir voulu se replier dans sa coquille, être l'objet de cet attention n'est pas qu'effrayant, il y a un au-delà de l'effroi, la jeune femme est certes figée comme par l'effroi, vidée comme par l'effroi, mais il n'y a plus d'effroi. L'essentiel de la sensation ne vient même pas, ne vient même plus du petit homme, elle est en elle, un nœud en elle se noue et en même temps quelque chose se libère, un bris de verre sur le sol, l'eau qui glisse et le poisson enfin libre ! Des chansons, oui des chansons, pas seulement des chants mais des chansons, vibrent dans son foie (elle sait confusément que c'est son foie, sans savoir comment, pourquoi, elle sait), des cris articulés, organisés, harmonisés l'envahissent au contact de cet Autre, la protègent de cet Autre si Autre. La génétique, oui, la génétique la protège, c'est le chant de l'ADN, les notes enroulées à la queue leu leu, les colliers de notes d'allèles dans une ribambelle de couleurs, c'est son intimité propre qui vient la protéger du petit homme golem, du tas de glaise déshumanisé ! L'histoire rejoint l'ADN, mais oui, l'histoire, ô Histoire viens, oui viens nous défendre contre cet homme, cet homme n'est pas un homme, non, il ne peut pas, il est trop brisé, ô Histoire, ô ADN humain, ô couple divin, ô mon histoire, ô mon ADN, je m'appartiens grâce à vous, mes deux fils - attention ! le golem a ses ficelles brisées.

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06 juin 2008

L'Hêtre (juin 2008)

Cours de lettres. L'ennui est en terrain conquis. Guidé par lui, j'invite ma vive et réactive compagne de table à me souffler un mot au hasard. Après avoir réfléchi longuement (longuement), elle me souffle « ...l'hêtre ! l'hêtre, l'arbre, h ê t r e... » Mon esprit vif et réactif à moi ne comprend pas toute la subtilité du jeu de mots* (il lui faudra plusieurs heures), mais n'en démarre pas moins une agitation du bic du la feuille, menant à cette parodie discrète de dissertation narrative.
Le tout est bref parce que le temps comme l’espace (sur la feuille) était limité. Le tout est très bref. Très (bref). C'est là ce qui me dérange fondamentalement, en fait. Mais zut.

 

*l'hêtre/lettres, c'est ce qu'on appelle avoir de l'esprit, ça.

L'HÊTRE
L'intemporalité de l'hêtre est remarquable. Il résiste au temps, certes, mais pas seulement ; à la destruction des êtres, à la mort des choses, certes, mais pas seulement. Il dépasse tout - le temps et le toit humain, le ciel et les secondes divines. Tout. Le temps n'a pas de prise sur lui, il ne grandit plus, il ne vieillit pas, tout comme la chaîne de la balançoire accrochée à sa branche ne rouille pas, comme le pneu de la balançoire ne se salit pas, comme le coeur gravé TOM <3 FLO ne s'efface pas. Il feint de perdre ses feuilles, il feint de mourir, mais personne n'y croit - ses branches restent trop vivaces. L'hêtre est hors du temps.
Ou non.
L'hêtre a juste toujours été là, à l'automne de sa vie dès ma naissance, un automne long, étiré, tirant jusqu'à l'infinissime. J'ai toujours su que, si mes yeux s'hasardaient par la fenêtre de ma chambre, il se montrerait. Après quoi, je l'ai vu par chaque ouverture de la maison, puis à n'importe quelle fenêtre - derrière le rideau à fleurs de ma grand-mère désuète, la vitre triste du funérarium, au-delà des vitraux quand résonnaient le « Voulez-vous prendre pour époux... » (elle répondit « Oui ! Je le veux. »), jusqu'à sa sublime apparition derrière le hublot frappé par la pluie lors de ce voyage de noces tumultueux. L'hêtre n'a jamais respecté l'espace.
Ou alors...
L'hêtre doit (c'est sûr) être quelque chose comme un symbole. Rosebud. Je ne sais pas. Peut-être. Peut-être a-t-il un sens particulier pour moi, un souvenir-écran (le regard abandonné par la fenêtre et l’arbre seul au-delà) pour un événement majeur ou même mineur (un complexe, une frustration, l’hêtre comme phallus végétal –  l’hêtre est mon père, toujours là avec moi), un signe (un trait vif, blanc, pur, tirant vers le ciel) pour une idée (le divin, l’équilibre entre la Terre et le Ciel), une –
Mais non, c'est ridicule.
L'hêtre...
L'hêtre est une sensation (hors du temps, de l'espace, du sens), pas une madeleine, un Rosebud, mais une pureté, un absolu. Il est là et il est fort. Voir l'hêtre est sentir la présence pure.

Posté par Pierre_LittleS à 20:56 - Textes un peu trop courts sans doute - Commentaires [0]